—Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent souffle?

Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le règne de M. de Villebrais eût vu sa dernière heure; de l'aurore à son crépuscule, cet amour n'avait eu qu'un éclair. La noble fierté, l'audace calme et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort; sa jeunesse, sa beauté, l'avaient émue; sa franchise, son dévouement, son péril, la touchèrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de reconnaître le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant d'isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave et charmante d'un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose s'était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le souvenir; il s'était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de noble confiance; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne en échange; autour de sa jeune tête rayonnait l'auréole d'un amour mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l'étonnement, l'intérêt, mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliquées, eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de Belle-Rose? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et quand elle eut oublié l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chaîne qui la retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s'éloigner une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise. Ce n'était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait, et les dédains de son âme se fondaient au souffle d'une tendresse infinie autant qu'imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait Belle-Rose, elle écoutait son délire, le coeur bondissant à chaque parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses paupières n'étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue et les mille enchantements de son esprit; et la première fois que Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort. Certes, pour rien au monde il n'eût voulu trahir celle à qui toute son âme s'était donnée; mais il ne se résignait pas sans douleur à la nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert. Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne; mais au moindre frôlement d'une robe de satin glissant sur le sable des sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti était pur et calme comme un lac voilé de saules; il voyait jusqu'au fond du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mélancolie qui laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité; mais à la vue de Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour était ce culte sincère et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le délire qu'allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion.

Belle-Rose n'avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour un gentilhomme, il en portait l'habit et l'épée, et les laquais ne l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en convalescence, Mme de Châteaufort s'amusait à le plaisanter sur ce nom de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans patron au paradis.

—Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat.

—Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine…
Jacques quoi?

—Jacques Grinedal.

—Oh! voilà qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-là ne se peut-il pas traduire en français?

—Très aisément: Grinedal signifie tout juste vallon vert ou verte vallée. Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d'une prairie, entre deux collines.

—Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de
Verval?