Mme de Châteaufort ouvrit les yeux; son rêve finissait devant une réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d'amour, la baisa au front. Mme de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds; ses yeux se fermèrent, et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa, chancelant comme un homme blessé.
—Vous êtes sauvée, dit-il; laissez-moi partir!
Geneviève se leva d'un bond.
—Partir! que parlez-vous de partir? s'écria-t-elle.
—Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne faut-il pas que je vous quitte? reprit-il.
Les lueurs de l'incendie dissipaient à demi l'obscurité du pavillon; Mme de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis flottants de sa robe; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements de sa poitrine, la fièvre et l'effroi se peignaient dans son regard, l'angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clarté qui l'entourait doublait la divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri.
—Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il.
Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu'elle venait à peine de quitter.
—Ne l'aviez-vous donc pas deviné, madame? reprit Belle-Rose; je vous aime avec l'emportement d'un fou et l'épouvante d'un enfant! Votre voix m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rêves n'assiègent mon âme éperdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main, longtemps encore après que vous m'êtes ravie. Vous m'appelleriez du fond d'un abîme que je m'y jetterais… J'ai des nuits de fièvre pour avoir effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J'écoute votre approche avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis du boudoir; le frôlement de votre robe arrive à mon coeur. Si votre pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas combien de nuits j'ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant d'un regard avide votre silhouette, couché dans l'herbe, et, dans la solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé, j'eusse donné ma vie! La crainte de vous offenser m'enchaînait! Et chaque jour cependant je vous aimais davantage!
Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se remplissaient de larmes divines.