—Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous? Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime, vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée; vous une duchesse de la cour du roi! J'ai tout oublié, madame, ce que j'étais et ce que vous êtes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi partir!
Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs; ses yeux rayonnaient comme deux diamants.
—Partir! s'écria-t-elle; mais je vous aime!
XIII
UN SERPENT DANS L'OMBRE
Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante chaîne de la volupté était rivé à son coeur. Il marchait ébloui dans un sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas de la beauté, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart; elle lui mandait que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l'objet; que M. d'Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements; on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine, elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d'Albergotti avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'était lié d'amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de la justice, et de l'informer des particularités qui pourraient l'intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l'avoir lue, soupira peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s'avançait vers lui et n'y pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s'égaraient dans le parc, aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires, suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'éteindre le jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu'ils fussent, ils n'étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait à leurs pas. Caché dans les fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre, patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure. Parfois, tandis que les deux amants s'enfonçaient au plus épais du parc, un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les sons les plus confus, tournait la tête.
—C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de
Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles.
Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois, fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pût distinguer les contours, l'apparition s'était évanouie.
—Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son amante.
Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et de clématites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait. Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau tremblant de feuillage. L'herbe semblait foulée autour de la porte; deux ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur.