Et M. de Villebrais, dans un accès de colère folle, sauta sur son épée, et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tête de la Déroute; mais la Déroute, se jetant en arrière, prit à sa ceinture un pistolet dont il tourna le canon vers M. de Villebrais.

—Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu'il avait toujours; vous n'êtes plus mon officier: je vous jure donc que si vous faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tête.

M. de Villebrais lança son épée contre le mur de la salle avec tant de violence, que la lame vola en éclats.

—Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet à sa ceinture, vous êtes prévenu de la part de messieurs les officiers du régiment où vous avez servi en qualité de lieutenant, que si vous avez l'audace de vous présenter demain au quartier ou à la parade, ils seront contraints de vous châtier du plat de leur épée, à la face de l'armée. Tous m'ont requis pour vous signifier la même condamnation. En conséquence, vous êtes sommé de partir sur l'heure, à moins qu'il ne vous plaise de subir ce traitement, et d'être ensuite livré au prévôt, sous la prévention du crime d'assassinat. J'ai dit.

La Déroute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il était comme un homme frappé d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte avait été vidé sur sa tête jusqu'à la dernière goutte. Il resta une heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva plus pâle qu'un cadavre et le regard plein d'éclairs. Il arracha ses épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de lis d'or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le fourreau et s'éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du camp. Lorsqu'il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur un monticule et se tourna du côté des lignes qu'il venait d'abandonner. Mille flammes rayonnaient dans l'espace, où retentissait incessamment le cri des sentinelles. M. de Villebrais,—car c'était lui,—écarta son manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dressé vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions. Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de haine.—Vengeance! dit-il.—Et poussant son cheval du côté des frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l'officier qui commandait le poste de le conduire auprès du général. Un instant après, M. de Villebrais, guidé par l'officier lui-même, arrivait à la tente du duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne. Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés, dormaient dans les coins de la tente.

—Qu'est-ce encore? s'écria le duc au bruit que firent les sentinelles en portant les armes.

—Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous parler, répondit l'officier.

Le duc regarda M. de Villebrais.

—Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il.

—Oui, général.