Jacques hésita.

—Il le faut, répéta le vieillard.

—Je partirai, dit le fils; je partirai sans la revoir.

Vers le soir, à l'heure accoutumée, on s'assit autour de la table. Le dîner fut silencieux. Jacques ne mangeait pas, et le refrain des chansons qu'il avait l'habitude de fredonner mourait sur ses lèvres. Claudine ne voulait pas parler, de peur d'éclater en sanglots; elle se détournait parfois pour s'essuyer les yeux. Jacques et Guillaume s'efforçaient de paraître calmes, mais les morceaux qu'ils portaient à la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Après la veillée, le père embrassa ses trois enfants; il retint Jacques plus longtemps sur son coeur.

—Va dormir, lui dit-il; mais auparavant, demande à Dieu du courage pour la vie qui, demain, commence pour toi.

Le père se retira, et les trois enfants se prirent à pleurer; ni l'un ni l'autre n'avait la force d'exprimer son chagrin, et chacun d'eux trouvait moins de paroles à dire que de baisers à donner. Vers la pointe du jour, la famille se réunit au seuil de la porte. Jacques avait chaussé de gros souliers et des guêtres; une ceinture de cuir serrait sa blouse de toile autour de sa taille; un petit havresac pendait sur ses épaules et sa main était armée d'un fort bâton de houx. Pierre et Claudine sanglotaient. Jacques était un peu pâle, mais son regard avait repris toute son assurance et sa fermeté.

—Où vas-tu, mon fils? dit le père.

Déjà, à cette époque, Paris était la ville magique, le centre radieux qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux, les imaginations inquiètes. Jacques n'avait pas un instant songé aux détails du parti extrême qu'il avait choisi, cependant, à la question de son père, il répondit sans hésiter:

—A Paris.

—C'est une grande ville, pleine de périls et de surprises. Beaucoup y sont arrivés pauvres comme toi, qui en sont partis riches; mais mieux vaut en sortir misérable que d'y laisser l'honnêteté. Que Dieu te bénisse, mon fils.