Belle-Rose se jeta à genoux près du mort; c'était bien lui; la face était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient bouleversé ses traits, où se reflétait encore l'expression de la haine. Le jeune officier laissa retomber la tête qu'il avait un instant soulevée.

—Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme!

M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s'était trompé; son cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit pied tout à coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant était fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal qui s'enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l'eût frappé d'un coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, où il faillit rester. Comme il s'en dégageait, il entendit du bruit dans un pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M. de Villebrais luttait contre le courant avec l'énergie du désespoir; sa tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa respiration s'épuisait; quand il avait assez de force pour soulever sa poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d'effroi Mme de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné par la rivière, ses doigts s'attachèrent autour d'une branche comme des liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia, un cri d'horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé; puis il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre chevaux: c'étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde et l'amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation était dans son âme: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son père. Elle comprit que l'heure de la séparation avait sonné, et appelant à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un petit paquet cacheté.

—Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l'état du fils de M. d'Assonville; quand il sera d'âge à choisir une carrière, il pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui vous donne tout droit sur lui.

—Mais vous, Geneviève? dit Belle-Rose.

—Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grâce que je vous demande.

En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pâleur d'une morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main. Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes.

—Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins, une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume?

—Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d'un enfant, répondit Belle-Rose.

Le visage de Geneviève rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l'embrassa chastement comme une soeur embrasse son frère.