—Voilà une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!… Une autre sera plus heureuse; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je commence, je la commence avec le repentir.
Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son coeur, puis, sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lèvres une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s'élança hors de l'appartement. Un instant après, il s'éloignait avec Pierre. Au premier coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait à sa robe blanche, était agenouillée, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit embaumée, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait à retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4 du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne étaient restées à Charleroi, où M. d'Albergotti venait de tomber malade. Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d'une ville remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût pas tous les soins que réclamait sa position: il fut décidé qu'on se dirigerait sur Paris à petites journées; là du moins on aurait tous les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville d'Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l'ordre de résider, le mari ayant prié sa femme de l'aider de sa présence au moment des réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux époux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l'armée à Tournai. Les opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le jour même. Les efforts de l'artillerie furent tournés contre un fort qui commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu bien nourri aux attaques de l'armée française, et cherchaient à troubler ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prévoyait déjà l'instant où la ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment, il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart, contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C'était une expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se signaler, s'offrit de bonne volonté.
—C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en reviens, tu reviendras capitaine.
Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin couvert et s'approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières sentinelles qui l'aperçurent tirèrent sur lui; sans leur donner le temps de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu'au bord du fossé, où il se laissa tomber. Belle-Rose s'était muni d'un sac plein d'étoupes qu'il avait coiffé d'un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés, firent feu dessus, à l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le lieutenant était déjà parvenu de l'autre côté et s'était logé derrière un éboulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits. Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n'être pas inquiété, il mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur, qu'en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou rebondissaient derrière lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tenté de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et la Déroute avaient tué les deux premiers: un autre, atteint à la cuisse, était tombé dans le fossé, où il s'était cassé les reins; le quatrième avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se tinrent prudemment derrière le mur. Belle-Rose siffla doucement. A ce signal dont ils étaient convenus d'avance, la Déroute et Pierre accoururent ensemble au bord du fossé. L'un arrêta l'autre.
—Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Déroute.
—Eh! camarade, je suis son frère! répliqua Pierre, et il sauta dans le fossé.
Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle l'effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la tête.
—Eh! frère, ils t'ont baptisé! dit Belle-Rose en voyant le sang qui mouillait le front du jeune soldat.
Tous deux se remirent à l'ouvrage et le poussèrent si vigoureusement qu'il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans le fossé; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement; le mur était percé; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait été tué d'un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait parfaitement à l'abri.
—Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne l'abandonnait jamais; creusons.