—Je ne l'ai pas aimé! s'écria Suzanne qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que depuis mon enfance ce coeur n'a pas eu un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, que je n'existe que par son souvenir, que je l'aime si profondément que je ne voudrais pas lui apporter une vie où l'ombre d'une faute eût passé, une âme que le souffle du mal eût ternie; que je veux rester forte et pure pour qu'il se souvienne de moi. Je ne l'aime pas, dites-vous? Mais laquelle de nous deux l'aime le mieux? Si c'était la volonté de Dieu que je fusse à lui, ma main s'unirait à la sienne sans trouble et sans remords; il lirait dans ma vie comme dans une eau limpide… Vous dites que je ne l'aime pas! il a aimé et j'ai souffert, il a oublié et je me suis souvenue!… Je vis dans ma maison comme dans un cloître… Je prie et je pleure… je suis dans le monde comme si le monde n'existait pas… Ma vie s'écoule entre Dieu que j'invoque et un malade que je console… Je n'ai ni joie, ni repos, ni contentement!… Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites que je ne l'aime pas!

Jamais Suzanne n'avait parlé avec cette exaltation; Geneviève la regardait avec surprise et se sentait touchée jusqu'aux larmes à l'aspect de ce visage où se reflétaient tous les tourments et tous les sacrifices d'une âme un instant dévoilée. Geneviève tomba sur ses genoux.

—Vous l'aimez! vous l'aimez! mon Dieu! Que suis-je auprès de vous?

Quand Suzanne retourna auprès de M. d'Albergotti, elle était fort pâle; ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu'elle avait versées.

Le malade lui prit la main.

—Vous pleurez, Suzanne, lui dit-il.

Suzanne s'efforça de sourire, mais ses forces étaient à bout; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer comme un enfant. M. d'Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans l'interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calmée, il reprit:

—Que vous est-il arrivé? N'êtes-vous pas ma compagne, une compagne que je chéris comme ma fille? Parlez, Suzanne.

—Oh! vous êtes secourable et bon! s'écria madame d'Albergotti, qui se pencha sur la main de son mari et l'embrassa pieusement.

—Je suis vieux, voilà tout, reprit M. d'Albergotti avec un doux sourire: les passions n'ont plus guère le pouvoir de m'agiter, et je sais d'ailleurs qu'il ne peut rien sortir que d'honnête de votre coeur. Confiez-moi ce que vous avez.