—Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est à
Suzanne que je pense!
Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il était absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu la veille s'avança vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il était disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la porte. L'escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu'elle avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés par l'écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier était assis devant une petite table où l'on voyait tout ce qu'il faut pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied du mur des chevalets, des chaînes et des pinces; un réchaud brûlait dans un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins. Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave, achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l'arrivée de Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de la table du greffier et s'assit après avoir salué le prisonnier. Aux apprêts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure était venue; il recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière, et attendit.
—Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire connaître la personne qui vous a chargé d'enlever les papiers de M. Bergame?
—Toujours.
—Je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre d'employer contre vous des moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez à vous taire.
—Vous ferez votre devoir, monsieur; je tâcherai de faire le mien.
—Vous êtes bien jeune; vous avez peut-être une mère, une femme, une soeur; un mot vous rendrait à la liberté!
—J'achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils.
Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier écrivait les réponses.
—Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien à déclarer? reprit le gouverneur.