—Lui! il aime trop pour aimer rien.

—J'entends, reprit M. de Charny en hochant la tête, il désire toutes les femmes et n'en préfère aucune; cependant je crois toujours qu'une prison eût mieux valu qu'un mariage.

—Souhaitez que la peur la fasse céder, et je tiens ma vengeance, dit le ministre avec un sourire étrange; il ne m'a fallu qu'un entretien d'un quart d'heure pour juger Mme d'Albergotti. C'est une femme qui s'avise d'avoir du coeur dans ce temps-ci!

—C'est une grande imprudence, fit M. de Charny.

—Elle aime, et je l'enchaîne toute vivante à un débauché. Elle en mourra. Le cloître n'est qu'un cloître; le mariage est un tombeau.

—Vous êtes mon maître en toutes choses, monseigneur, dit le favori en s'inclinant.

Alors que M. de Pomereux était avec M. de Louvois, Suzanne, livré à la solitude, avait bientôt senti dans son coeur germer de sourdes inquiétudes. Un instant soutenue par l'indignation, elle avait opposé un front calme aux emportements du ministre; mais quand la réflexion lui fit voir à quels nouveaux périls son jeune et chaste amour était exposé, elle leva vers le ciel des yeux humides où rayonnait une larme. Peut-être regretta-t-elle de n'avoir pas suivi Belle-Rose, craignant surtout que la nouvelle de son emprisonnement ne déterminât l'audacieux capitaine à repasser en France; cependant, comme elle avait fait son devoir en toute chose, elle mit sa confiance en celui qui soutient les faibles et console les affligés. Après le départ de M. de Louvois, le comte de Pomereux, en voyant les grands yeux de Suzanne s'arrêter sur lui avec une expression d'étonnement et d'inquiétude, comprit que la mission dont il s'était chargé un peu légèrement était plus délicate qu'il ne l'avait pensé d'abord. Le jeune courtisan avait trop vécu pour n'être pas quelque peu physionomiste: la mélancolie sereine qui était répandue sur tous les traits de Mme d'Albergotti le toucha sans qu'il pût s'en défendre, et il se mit à se demander tout bas si cette femme n'était pas d'une nature meilleure que toutes celles qu'il avait connues. Mais M. de Pomereux n'était pas homme à reculer devant aucune entreprise; les plus extravagantes étaient précisément celles qui lui plaisaient davantage. Son émotion dura l'espace d'un éclair, et Suzanne n'avait pas eu même le temps de s'en apercevoir, quand il ouvrit la bouche pour lui faire part des intentions de M. de Louvois.

—Vous avez entendu M. le ministre, lui dit-il; votre sort est entre vos mains, madame.

—C'est-à-dire, monsieur, qu'il est toujours entre les siennes, puisqu'il y met une condition.

—A vrai dire, madame, j'ai obtenu de mon illustre cousin plus que je n'espérais, mais, d'une autre façon peut-être que je ne l'eusse désiré.