—Sauvez-vous donc! sauvez-vous! s'écria-t-elle quand elle put parler.
Il faut que votre père vienne vous réclamer ici, il le faut.
—Quitter ce couvent! mais ce serait un suicide… C'est ma fortune qu'ils veulent… ne suis-je pas la dernière héritière? Qu'ils la gardent cette fortune, moi je prendrai le voile! J'ai peur de mourir à dix-sept ans… Mon Dieu! je voudrais vivre.
Les larmes jaillirent encore des yeux de Gabrielle; sa poitrine était haletante, ses yeux ardents, son souffle enflammé; la terreur, la fièvre, le désespoir, la torturaient. Enfin, brisée par tant d'émotions, elle finit par fermer ses paupières rougies et s'endormit auprès de Suzanne. Suzanne la regardait et suivait effarée les ravages profonds que l'inquiétude et la souffrance avaient imprimés sur la tête charmante de sa compagne. Elle la baisa au front et la veilla pieusement, le coeur tout plein de tristesse et de pitié. Elle la veillait encore aux premiers rayons du jour, et sa bouche répétait tout bas, comme l'écho d'un son funeste, le dernier mot de Gabrielle:
—Poison! poison!… partout le poison!
XXXV
LA RENONCIATION
Les aveux nocturnes de Gabrielle avaient noué entre elle et Suzanne des relations plus intimes. A partir de cette nuit funèbre où la pauvre jeune fille avait ouvert son coeur à l'amie que lui envoyait la Providence, ce furent entre les deux recluses de longs entretiens et d'amères confidences. L'une n'espérait plus, l'autre n'espérait guère; le malheur leur tint lieu de connaissance; au bout de trois semaines, il leur parut qu'elles ne s'étaient jamais quittées. La tristesse de Gabrielle ne faisait qu'augmenter; il semblait qu'une main invisible pesait sur son front, où l'on voyait passer les ombres de dévorantes inquiétudes. Parmi les personnes qui venaient la visiter, il y avait une dame âgée que Gabrielle appelait sa tante. Cette dame, vêtue à la mode du temps de la régence d'Anne d'Autriche, avait un air qui ne revenait pas à Suzanne. Elle était toujours prévenante et polie, douce et toute confite en Dieu, et trouvait dans sa mémoire une foule de noms charmants dont elle accablait sa nièce, mais rien n'y faisait, et Suzanne ne pouvait pas s'empêcher de lui témoigner une grande froideur. La dame paraissait ne pas s'en apercevoir, et ce n'était pas là une des choses qui déplaisaient le moins à Mme d'Albergotti. Un jour que la dame venait de quitter Gabrielle, Suzanne demanda à son amie ce que c'était que cette dame-là.
—C'est ma tante, si l'on veut, répondit Gabrielle.
—Comment donc?
—C'est une toute petite parente à moi, dont on a fait une tante à la mode de Bretagne, sous prétexte qu'elle était un peu cousine de ma mère.