—Il est temps encore! lui dit Suzanne en l'embrassant.

—Non, répondit Gabrielle d'une voix ferme, il le faut; le deuil est dans le coeur, qu'importe un voile sur la tête!

En ce moment la bonne tante entra. Elle s'efforçait de pleurer, mais sa figure grimaçait. Elle se jeta au cou de sa nièce et l'accabla de tendres caresses. Gabrielle se laissa faire; mais en se tournant vers Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant:

—C'est une goutte du calice!

M. de Mesle avait demandé à voir sa fille. Ce jour-là, les barrières du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit à la cellule de Gabrielle, qui ne l'avait pas embrassé depuis plusieurs mois. D'un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit à son cou avec des sanglots qui lui déchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre son coeur, et l'on vit des larmes sillonner ses joues ridées. A l'aspect de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front était tout chargé d'ennui, son regard éteint, sa parole tremblante; il avait dû être beau et plein de vie, mais on sentait que c'était une nature épuisée qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Le soldat était vaincu. Ses lèvres s'étaient collées au cou de sa fille en bégayant les noms les plus doux. Un instant son regard s'anima à la vue des pleurs que versait Gabrielle; il y eut sur son visage amaigri un éclair de force et de fierté.

—Si vous êtes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et suivez-moi.

Gabrielle se pressa contre lui; la bonne tante eut un tressaillement.

—Mon père, répondit Gabrielle, je souffre à la pensée de vous quitter, mais j'ai fait le sacrifice de ma vie.

—Hélas! mon enfant, répondit le vieillard, c'est un sacrifice que tu n'aurais pas accompli dans d'autres temps: mais je vais bientôt partir, et je suis sans force pour te protéger.

En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste où il y avait tant d'impuissance et tant d'accablement, que Suzanne comprit bien que Gabrielle était perdue. La bonne tante essaya de sourire.