—Moi qui ne suis qu'une pauvre veuve, dit-elle, j'aurais bien tâché de la ramener à nous et à la protéger; mais c'est la vocation qui l'entraîne.

Le front de M. de Mesle s'inclina, et ses yeux perdirent leur regard intelligent; il étendit ses mains débiles sur la tête de Gabrielle.

—Ta mère, une sainte, est morte; ta soeur, une vierge, est morte; ton frère, un pauvre innocent qui souriait à la vie, est mort; je suis comme un vieil arbre dépouillé de ses rameaux et brisé par la foudre; si c'est ta vocation de quitter le monde, où le mal habite, que Dieu te bénisse, mon enfant.

Gabrielle se jeta à genoux. Le vieillard regarda le ciel, les mains tendues au-dessus d'elle, et pleura. Puis, quand il l'eut une dernière fois embrassée, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s'essuyait les yeux qu'elle avait secs. La chapelle des dames bénédictines se remplissait d'un monde brillant; on aurait pu se croire dans une galerie de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de personnes considérables par leur rang et par leur nom; la dentelle, la soie et le velours remplaçaient sur les dalles du parvis l'étamine et la bure; de vagues parfums se mêlaient aux senteurs de la myrrhe et du benjoin. Derrière la grille du choeur, dont les fines mailles interceptaient le regard, les soeurs bénédictines étaient assises couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l'assemblée se tournaient de leur côté, et l'on cherchait à deviner les grâces de leur personne sous les plis épais de leurs vêtements religieux. Il y avait, parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de Dieu; mais les mères elles-mêmes ne pouvaient reconnaître laquelle d'entre les religieuses elles avaient pressé sur leur coeur au jour béni de l'enfantement. Parfois il arrivait qu'une des soeurs tressaillait sous le voile blanc; sa tête un instant inclinée vers la nef, se penchait sur sa poitrine, et l'on devinait à ses mouvements convulsifs qu'elle pleurait. Celle-là venait d'apercevoir un frère, une mère ou un fiancé. Tout à coup une grande agitation se fit au milieu de la chapelle, tous les yeux se portèrent du même côté, et l'on vit entrer Mlle de Mesle dans toute la pompe d'un habit mondain. Un triste et doux murmure l'accueillit; elle était si belle, que tout le monde la plaignait. Les luttes intérieures avaient réagi sur sa physionomie, qui gardait une expression de trouble et d'inquiétude; une rougeur fébrile éclairait son visage et lui prêtait un charme de plus. Elle avait sur ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles à son cou et des bijoux de prix à ses bras, à sa ceinture et à sa robe. Elle traversa l'église d'un pas ferme, accompagnée de la mère Évangélique et d'une autre religieuse. M. de Mesle et les membres de sa famille la suivirent. Quand elle eut monté les degrés qui séparaient la nef du choeur, l'office commença. L'archevêque de Paris officiait. Gabrielle s'agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle était toute pleine de parfums et de fleurs; l'orgue faisait entendre les chants les plus suaves; des soeurs cachées dans une tribune mêlaient leurs voix célestes aux accords de l'instrument; c'était une harmonie divine qui charmait les oreilles et pénétrait doucement les coeurs. Quand on eut offert à Dieu le sacrifice de la messe, l'oeuvre de renonciation commença. En ce moment, tous les regards attendris se reposaient sur la victime, toutes les âmes semblaient suspendues aux paroles du prêtre, et l'on ne songeait pas à essuyer les larmes qui coulaient lentement de tous les yeux. Une soeur détacha les fleurs qui paraient le front de la jeune fiancée du ciel, et les fit tomber sur le marbre; une autre dénoua les colliers de perles et les agrafes de diamants; et les pierreries, qui rappellent les vanités de ce monde, jonchèrent les dalles du choeur; on défit les noeuds de rubans et les dentelles, et l'on vit se répandre sur les épaules nues de Gabrielle sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux éclatants, enveloppa sa tête inclinée d'une auréole et joua dans les tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l'or. Une soeur les prit de la main gauche, en soulevant l'épais manteau, et de la droite elle en coupa les boucles, qui bientôt couvrirent la robe et le coussin comme les épis d'une moisson. L'archevêque levait la croix vers le ciel, et de ses doigts étendus bénissait la foule; les soeurs priaient en choeur, et l'orgue mugissait sous la voûte. Une indicible pitié serrait tous les coeurs, à la vue de cette enfant qui renonçait à toutes les joies bénies de Dieu, et qui, si proche du berceau, était déjà fiancée de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle; M. de Mesle était tombé sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre. Quand la dernière boucle de cheveux fut coupée, la mère Évangélique jeta un voile sur la tête de Gabrielle, les chants éclatèrent; la grille du choeur retomba sur ses gonds. Gabrielle n'appartenait plus au monde.

XXXVI

LA DERNIÈRE HEURE

Le lendemain du jour où Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra M. de Charny sur la terrasse du couvent; M. de Charny lui fit un salut profond, Suzanne inclina sa tête et passa. La vue de cet homme lui inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son réveil, le jour suivant, elle trouva sur l'une des chaises de sa chambre un habillement complet de novice: la robe, le voile, le chapelet; ses vêtements de la veille avaient disparu; la clef restant sur la porte toute la nuit, selon la règle du couvent, on avait profité de son sommeil pour les enlever. Suzanne hésita un instant avant de s'en revêtir, mais il n'entrait pas dans son caractère de se révolter pour les petites choses. Aux misérables tracasseries dont on l'abreuvait, elle opposait sans cesse un front calme et une pieuse résignation. Seulement elle se rendit chez la supérieure aussitôt après qu'elle se fut habillée.

—Madame, lui dit-elle, car elle n'avait jamais pu se résoudre à l'appeler ma mère, j'ai pris ces habits, les seuls qui m'aient été laissés; mais, en me soumettant, j'éprouve le besoin de protester contre la violence morale qui m'est faite. Si c'est à vous que je dois cette robe et ce voile, je le dis à vous-même, madame: vous abusez de votre autorité. J'y cède, mais je n'y obéis pas.

—Cette pensée ne vient pas de moi, ma fille, répondit la supérieure avec un sourire mielleux; les personnes qui me l'ont inspirée vous portent un vif intérêt.

—M. de Louvois, et peut-être aussi M. de Charny, madame?