—Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effacé l'écriture. Voilà trois ans que je vis de cette lettre.
—Pauvre enfant, elle en meurt! soupira Suzanne, qui sentait son coeur se gonfler.
—C'est tout ce que j'ai de lui, reprit Gabrielle d'une voix triste; voilà trois ans que je ne l'ai pas revu, et il ne sait pas que je vais mourir.
—Oh! Gabrielle! qui que ce soit, s'il avait connu cet amour, il vous aurait sauvée.
—Lui! mais s'il m'avait recherchée en mariage, on l'aurait tué! J'ai préféré mourir! s'écria Gabrielle en se pressant contre Suzanne.
Suzanne frémit tout entière.
—Voilà comment cet amour est arrivé, continua Gabrielle en s'essuyant les yeux. Nous étions à la campagne, dans notre terre de Mesle, près de Mantes, mon père, ma soeur et moi. Notre pauvre mère vivait encore. C'était l'heureux temps. Le chevalier d'Arraines, c'est son nom, et vous êtes la première à qui je l'aie nommé, vint nous rendre visite. Il avait vingt-deux ou vingt-trois ans; il était aimable, fier, sensible. Sa vue me fit éprouver un trouble singulier, et toute la nuit je ne pus m'empêcher de penser à lui. Ce trouble augmenta les jours suivants; il s'y mêlait des sensations inconnues qui me ravissaient, et cependant je n'osais en parler à ma mère ni même à ma soeur. Je ne sais si le chevalier d'Arraines s'en aperçut, mais il me parut qu'aux promenades et aux réunions du soir, il s'attachait plus particulièrement à moi. Quand il me parlait, sa voix était douce et charmante; quand il me regardait, ses yeux avaient une expression qui me touchait jusqu'au fond du coeur. Que de fois ne me suis-je pas échappée pour me répéter à moi-même ce qu'il m'avait dit! Ces jours passèrent comme un matin! Un soir, ce soir a décidé de ma vie, il me rencontra dans une allée du parc où je me cachais pour rêver. A sa vue, je rougis, et je me sentis trembler sans savoir pourquoi. Il vint à moi et me prit la main; je n'osais pas le regarder, et cependant je ne faisais aucun effort pour me détacher de lui. Il me parla longtemps; sa voix me paraissait descendre du ciel, il me disait de ces choses qu'on n'entend pas et qui se gravent au fond du coeur. Quand il en vint à me dire qu'il m'aimait, je crus que j'allais mourir de bonheur! Je ne voudrais pas d'une vie tout entière s'il me fallait en effacer ce moment-là. Mon coeur battait à m'étouffer; il me semblait que tout dans la nature me souriait. Tout à coup, nous entendîmes marcher auprès de nous; je dégageai ma main et me mis à fuir; mais avant de partir, j'osai le regarder; ses yeux étaient si tendres et si suppliants, que si l'on n'était pas venu, je serais tombée dans ses bras. Je courus comme une folle dans ma chambre, où je m'enfermai, et je passai toute la nuit à bénir Dieu et à m'enivrer de son nom à lui.—Le lendemain, il partit, continua Gabrielle. Son père le mandait à l'armée; mais, avant de s'éloigner, le chevalier d'Arraines me fit parvenir cette lettre où il me répétait ce qu'il m'avait dit la veille. Ma vie n'a compté qu'un jour.
—Et depuis lors? demanda Suzanne.
—Depuis lors, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Peu de temps après son départ, ma mère tomba malade, puis elle mourut; le deuil entra dans la maison; ma soeur suivit ma mère; le petit enfant mourut aussi. La mort fauchait autour de moi; une vieillesse précoce abattit mon père; la terreur me prit, d'épouvantables rêves peuplaient mon sommeil: la nuit, je me réveillais en sursaut, baignée de pleurs, échevelée, et il me semblait que des fantômes promenaient leurs mains glacées sur mon visage. On murmura le mot de couvent à mon oreille, on me dit que c'était un refuge: j'y courus. Hélas! Suzanne, vous savez comment j'en sortirai!
Suzanne n'avait plus la force de répondre; elle tenait son amie embrassée et pleurait sur elle.