—Vous, Suzanne, reprit Gabrielle, vous sortirez d'ici; un jour, sans doute, vous rencontrerez M. d'Arraines, heureux peut-être et ne songeant plus à moi. Vous lui direz que vous m'avez vue, vous lui ferez voir au bas de sa lettre—tout mon trésor!—ces quelques mots que j'ai écrits, et vous lui donnerez cette tresse de mes cheveux, la seule que j'ai dérobée au sacrifice. Et puis vous lui raconterez comment je suis morte. S'il me pleure, il me semble que nous ne serons pas séparés pour toujours…

Suzanne prit la boîte des mains de Gabrielle et la serra sous sa robe. Le jour allait venir, et l'on voyait déjà les grands arbres dessiner les contours de leur feuillage noir sur le ciel transparent. Ce long récit avait épuisé Gabrielle; elle appuya sa tête pâlie sur l'oreiller et ferma ses yeux gonflés de larmes, ses mains dans les mains de Suzanne. Vers midi, elle demanda les secours de la religion.

—C'est l'heure des adieux, dit-elle à Suzanne, je ne veux plus penser à la terre. Embrassez-moi et souvenez-vous de ma prière.

Suzanne courut avertir la supérieure; les cloches du couvent commencèrent de sonner le glas funèbre, et les soeurs se rendirent à la chapelle, où bientôt retentit la prière des agonisants. L'abbé de Saint-Thomas-d'Aquin, qui était le confesseur du couvent des dames bénédictines, se rendit à la cellule de la soeur Gabrielle de la Rédemption, portant le saint viatique et précédé d'un enfant de choeur qui agitait une sonnette d'argent. Suzanne ouvrit la porte au pieux cortège; celles des soeurs qui n'étaient pas à la chapelle s'agenouillèrent dans le corridor, et Gabrielle, à la vue de l'homme de Dieu, se dressa. L'abbé, qui était un pieux et bon vieillard, s'approcha du lit où gisait Gabrielle, la jeune mourante joignit ses mains et s'apprêta à la confession. L'approche de la mort avait répandu sur tous ses traits une douceur ineffable; un doux sourire entr'ouvrait sa bouche, et la candeur virginale de son front avait une grâce qui n'appartenait déjà plus à la terre. A la vue de cette enfant, qui rendait son âme à Dieu sans trouble et sans effort, le vieux curé comprit qu'il n'avait rien à pardonner.

—Parlez, ma fille, lui dit-il d'une voix émue; bientôt vous serez près de celui qui console et bénit, et vous prierez pour nous.

Gabrielle raconta sa vie en quelques mots; il y avait longtemps que le curé la connaissait; elle avait aimé, elle avait souffert, elle allait mourir. On n'entendait pas d'autre bruit que la petite sonnette d'argent qui tintait, le murmure lointain des chants religieux qui flottait dans l'air comme une harmonie céleste, et les sanglots étouffés des jeunes novices qui pleuraient autour de Suzanne.

—Allez en paix, vous qui n'avez pas péché! dit l'abbé en étendant ses mains tremblantes sur le front incliné de Gabrielle; les anges du ciel vous attendent!

Le saint homme prit l'hostie consacrée et la présenta à Gabrielle. Toutes les têtes s'abaissèrent en même temps que les coeurs s'élevaient à Dieu. La mère Évangélique seule ne pleurait pas. Gabrielle souriait. Après que Gabrielle eut pris l'hostie, le vieil abbé lui mit aux mains un petit crucifix d'ébène et d'ivoire; elle se recoucha et attendit l'heure où Dieu l'appellerait. La prière remplissait le couvent de ses murmures divins. Suzanne regardait le visage de Gabrielle avec des yeux pleins de tendresse et pressait contre sa poitrine la boîte où cette pauvre fille avait mis tout son coeur. La cloche sonnait toujours. On voyait par l'étroite fenêtre un pan du ciel bleu où souriait la lumière; les arbres frémissaient, et les hirondelles passaient à tire-d'aile en poussant de joyeux cris. Les bruits de la ville montaient comme un son vague et confus. Gabrielle avait l'air de s'endormir: son visage était calme et reposé comme celui d'un enfant. On se taisait autour d'elle comme si l'on eût craint de la réveiller, et la prière se faisait silencieuse. Vers le soir, au coucher du soleil, elle ouvrit les yeux et se releva. Ses regards cherchèrent Suzanne, à qui elle sourit, puis le ciel. Elle vit l'horizon pourpre et les grandes clartés jaunes qui rayonnaient dans l'azur lointain. Elle pressa le christ de ses lèvres blanches, tendit le bras vers le ciel et tomba morte. Toutes les soeurs se levèrent le coeur serré; Suzanne bondit vers le lit de Gabrielle et chercha sur sa poitrine d'une main tremblante. Le coeur ne battait plus; il n'y avait plus de souffle entre ses lèvres. Suzanne colla sa bouche au front candide et pur de la jeune vierge, et répéta tout bas le serment qu'elle lui avait fait, pensant que son âme pouvait l'entendre. Puis, ayant fermé les yeux de la morte, elle rabattit le drap sur son visage.

—Prions Dieu, mes soeurs, dit le prêtre en jetant de l'eau bénite sur le corps de celle qui n'était plus.

Et tout le monde s'agenouilla.