XXXVII

UNE BONNE FORTUNE

Lorsque Claudine parvint en Angleterre, en compagnie de Grippard, elle trouva son frère, sinon hors de danger, du moins presque assuré de guérir. La balle s'était logée dans la poitrine sans léser aucune partie noble. Le chirurgien avait sondé la plaie et croyait pouvoir répondre du malade, au cas où il n'arriverait aucun accident imprévu. Cornélius avait choisi une petite maisonnette propre et commode, dans un quartier retiré de la ville, loin du bruit et de l'agitation du port. Il y avait un petit jardin autour de la maison, dont les fenêtres donnaient du côté de la mer. Le chirurgien venait deux ou trois fois par jour; Cornélius et la Déroute se relayaient au chevet de Belle-Rose. L'entrevue de Cornélius et de Claudine fut entremêlée de joie et de larmes: ils avaient mille choses à se dire mutuellement; mais sur ce que Claudine lui apprit touchant la disparition de Suzanne, Cornélius la pria de n'en pas parler à Belle-Rose, que cette nouvelle pouvait mettre en danger de mort. On expliqua au blessé la présence de Claudine par le désir bien naturel qu'elle avait éprouvé de se rendre auprès de son frère aussitôt qu'elle avait eu connaissance de l'état où Bouletord l'avait laissé. Les jours s'écoulaient tristement entre ces trois personnes, qui craignaient pour la vie de l'amant et pour la liberté de l'amante également menacées. Tout leur bonheur avait été brisé au moment même où il semblait n'avoir plus rien à redouter. On n'avait aucune nouvelle de France; la guérison de Belle-Rose se faisait lentement; Grippard, qu'on avait renvoyé à Paris pour connaître le sort de Suzanne, n'avait pas écrit une seule fois. Cornélius avait Claudine pour consolatrice, et c'en était une assez agréable pour qu'il trouvât quelque douceur à vivre; Claudine avait Cornélius, et c'était un grand soulagement à ses peines; mais la Déroute n'avait pour toute raison de patienter que sa fureur contre Bouletord. Il passait son temps à maugréer comme un beau diable, et c'était une chose plaisante à voir que l'opposition de sa figure placide et paisible avec les horribles serments qu'il entassait du matin au soir. A mesure que Belle-Rose entrait en convalescence, il demandait plus fréquemment des nouvelles de Suzanne, et s'étonnait de n'en pas recevoir. Un jour la Déroute, n'y tenant plus, se présenta devant Cornélius et Claudine tout équipé, avec de grosses bottes, un grand manteau sur l'épaule, une rapière au côté et une valise sous le bras.

—Monsieur, dit-il rapidement à Cornélius, comme un homme qui ne veut pas souffrir d'objection, je viens vous demander vos commissions ainsi que celles de Mlle Grinedal.

—Où diable vas-tu dans cet équipage?

—A Paris.

—Tu t'y feras prendre.

—Bah! les balles et les boulets ne m'ont pas encore attrapé, et ce n'est pas Bouletord qui fera ce qu'ils n'ont pu faire. Tenez, monsieur, traitez-moi de coeur de poulet si vous voulez, mais les plaintes de mon capitaine m'arrachent l'âme; j'aurai des nouvelles de Suzanne, je saurai ce que cet enragé de M. de Louvois a fait d'elle, et je la sauverai ou j'y laisserai ma peau. Le bout du doigt ou seulement une lettre de Mme d'Albergotti vaudrait mieux pour guérir mon capitaine que tous ces ingrédients de toutes sortes qu'on met sur sa blessure.

Cornélius et Claudine prirent chacun une main de la Déroute et la serrèrent fortement.

—Va, lui dirent-ils, et que Dieu te conduise.