—Laissez donc! Tenez, c'est un récit que je veux vous faire. Puisque je ne puis tuer personne, allons souper quelque part.

Cornélius se laissa faire complaisamment. M. de Pomereux, qui était au fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon, où il y avait à cette époque-là un traiteur en renom, cogna à la porte, entra en bousculant le maître et ses garçons et fit dresser une table dans une chambre.

—Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me quérir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car de l'humeur dont je suis, s'il n'est que passable, je mets le feu à la maison et vous massacre tous.

Ayant ainsi parlé, M. de Pomereux tira gaillardement son épée et la mit toute nue sur la table. Le tavernier décampa à toutes jambes et revint cinq minutes après suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles chacun. Les bouteilles étaient de toutes les forces, et les vins de tous les crus. Le maître en prit une en tremblant et l'offrit au comte, un oeil sur le verre et l'autre sur l'épée. M. de Pomereux fit sauter le bouchon et but le verre d'un trait. Il y eut un instant de silence durant lequel maître et garçons regardèrent la porte du coin de l'oeil.

—Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte.

La valetaille disparut, et les deux convives s'assirent en face l'un de l'autre. Cornélius avait moins d'appétit que de curiosité; cependant, comme l'heure était avancée, que le souper était bon et que c'était d'ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement tête à son compagnon.

—Où en étais-je donc? dit M. de Pomereux après avoir mis en pièces un lièvre et deux perdrix.

—Vous en étiez resté aux périls encourus par votre inhumaine.

—Ah! oui. Voilà que la colère me reprend; il faut que j'assomme un garçon. Je vais appeler le cabaretier pour qu'il m'en apporte un. Holà!

—Laissez donc, vous le tuerez en sortant.