Le soir vint. La Déroute sortit de son logis et traversa le potager. Il avait remarqué, le jour de son entrée au couvent, un tas de baraques en bois vermoulu qui servaient de hangars et où l'on serrait toutes sortes de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de trois ou quatre vaches qu'entretenaient les religieuses. Il y avait là de vieilles futailles, des amas de planches pour les réparations, et la provision de bois pour les cuisines. Ces baraques étaient éloignées de cinquante toises du corps de logis principal. La Déroute s'y rendit tout droit en homme qui a pris bravement son parti, et s'accroupit dans un coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d'amadou, le glissa sous un tas de copeaux et se mit à souffler de tous ses poumons; deux minutes après, une flamme vive s'élança du milieu du foyer; la Déroute poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n'était pas au bout de l'avenue que la fumée sortait par toutes les issues; le pétillement du feu se mêlait au craquement des baraques. Quand il se retourna, il vit un jet de flammes s'élancer du toit calciné; la porte se fendit, l'air s'engouffra dans le bâtiment, et l'incendie serpenta le long des hangars. La Déroute se mit à courir de toutes ses forces vers le couvent en criant à tue-tête:

—Au feu! au feu!

Jérôme, qui l'entendit le premier, perdit la tête et cria plus fort sans remuer non plus qu'une borne. Les religieuses se rendaient aux offices au moment où l'incendie éclata; l'une d'elles vit une étrange clarté luire par les vitraux, une autre s'arrêta, la mère Scholastique mit le nez à la fenêtre et reconnut le feu.

—Bénédiction de Dieu! le couvent brûle, s'écria-t-elle.

A ce cri, le troupeau des nonnes se débanda, la tourière ouvrit la porte, et ce fut un tumulte épouvantable. Claudine, qui avait l'esprit tout plein des paroles de la Déroute, devina tout de suite son intention en le voyant courir sur la terrasse d'un air effaré. Elle s'élança vers la cellule de Suzanne, prit sa soeur par la main, et, s'étant enveloppée le visage d'un voile, descendit l'escalier. Mais on n'avait garde de les reconnaître; toutes les religieuses parlaient à la fois: celles-ci pleuraient, celles-là criaient; chacune d'elles appelait du secours et donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l'on ne faisait rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu, regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout. La Déroute augmentait le désordre par ses cris furibonds. La mère Scholastique, qui courait par le couvent en désarroi, trouva sous sa main la cloche et s'y pendit avec une force surprenante. Les gens du quartier, qui déjà avaient vu les flammes par-dessus les murs, accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutôt qu'on n'ouvrit les portes du couvent, et la foule se précipita dans la cour. C'était là ce que la Déroute voulait. Aussitôt qu'il vit le peuple, armé de perches, d'échelles et de seaux, pénétrer dans les jardins du couvent, il se glissa comme une anguille vers l'endroit où ses yeux de lynx avaient aperçu Suzanne et Claudine.

—Suivez-moi! leur dit-il.

Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu'on ne songea seulement pas à les regarder; ils firent trente pas du côté de la porte, au milieu de gens affairés; Belle-Rose et Cornélius étaient entrés avec le peuple; ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord était là; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier.

—La Déroute! cria Bouletord qui comprit tout.

Il voulut s'élancer, mais un rempart vivant s'interposait entre eux. Bouletord écumait de fureur. Belle-Rose et Cornélius, jetant leur manteau, soulevèrent l'un Suzanne, l'autre Claudine, dans leurs bras; la foule, croyant qu'il s'agissait de religieuses blessées qu'on transportait loin de l'incendie, s'ouvrit devant eux.

M. de Charny était entré avec tout le monde, inquiet et soupçonneux: c'était l'heure où il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de toutes parts, il s'arma d'un poignard, et trouvant une issue, se jeta sur la Déroute, qui précédait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout sans avoir l'air de rien regarder; au moment où M. de Charny levait la main, il le saisit à la gorge, et para le coup de son autre bras, avec lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lâcher le poignard à M. de Charny; les doigts du sergent le serraient à l'étrangler; sa face devint pourpre, ses genoux fléchirent, et il tomba lourdement.