—Quelle que soit la fête, j'amènerai les violons, répliqua M. de
Charny.
On ramassa en chemin le corps de Bouletord et du capitaine Bréguiboul, et la petite troupe gagna Pontoise, où M. de Charny et M. de Pomereux se séparèrent. Celui-là prit des chevaux de poste et retourna ventre à terre à Paris; l'autre chercha par les rues jusqu'à ce qu'il eût trouvé un cabaret, et il s'y installa le plus gaiement du monde. Malgré la fatigue et l'inquiétude que pouvaient lui causer les suites de cette affaire, M. de Pomereux se conduisit de manière à prouver aux plus incrédules que la mauvaise fortune n'avait aucune prise sur son appétit. Il n'était pas de mésaventure qui pût l'empêcher de savourer le fumet d'une perdrix cuite à point, et pas de malheur qui le contraignît à laisser pleine une bouteille de vin vieux. Au petit jour, le comte boucla son ceinturon et paya l'écot.
—M. de Charny doit avoir, à l'heure qu'il est, se dit-il, rendu compte à mon magnifique cousin du résultat de notre poursuite. C'est un récit qui m'aura montré sous un point de vue tellement héroïque, que je ne saurais trop me hâter d'échapper à la reconnaissance de monseigneur le ministre. J'ai bien un tout petit prétexte à alléguer pour ma justification, mais avec un ministre de ce caractère, il faut avoir quatorze fois raison pour ne pas avoir tort; mon prétexte est insuffisant. J'ai bien encore la ressource d'aller en Turquie me battre contre les Turcs, mais, en attendant, le plus court est de me rendre à Chantilly. Quand je serai dans la maison du prince de Condé, ce sera bien le diable si le ministre ne me respecte pas. Mon prétexte se haussera tout de suite à la taille d'une vérité.
M. de Pomereux en était à la queue de son raisonnement quand il mit le pied à l'étrier; il prit de suite un chemin de traverse et se rendit tout droit à la résidence royale du prince de Condé. Le prince de Condé, celui-là même qu'on devait appeler un jour le grand Condé, avait vu le père et le frère aîné du comte de Pomereux sur le champ de bataille de Rocroi; le frère avait été tué en Flandre, en combattant sous ses ordres. C'était une famille de braves gentilshommes; il accueillit noblement celui qui venait s'asseoir à l'ombre de son nom. M. de Pomereux put se regarder sur l'heure comme un officier de sa maison.
Quand M. de Charny eut appris à M. de Louvois les événements de la nuit, le ministre bondit sur son fauteuil. Il se fit répéter les détails de cette fuite, et M. de Charny n'en omit aucune circonstance. M. de Louvois s'était rassis et l'écoutait la tête dans sa main. Ce calme apparent, dans une nature aussi violente, annonçait un ressentiment profond. M. de Charny ne s'y méprit pas. Après qu'il eut terminé, M. de Louvois se leva:
—Vous connaissez, dit-il, l'humeur de Sa Majesté. Le roi Louis XIV ne plaisante pas en matière de religion. Tout ce qui touche aux choses de l'Église lui est sacré. Si vous aviez pénétré dans le sanctuaire de l'abbaye, j'aurais été contraint de vous désavouer, et peut-être ne m'eût-il jamais pardonné cette violence. Il faut attendre.
M. de Charny attacha son regard perçant sur le ministre.
—L'attente n'est pas l'oubli, reprit M. de Louvois. Que ce soit dans un mois ou dans un an, tôt ou tard, Belle-Rose et Mme d'Albergotti sortiront de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery; la fortune les a trop souvent secourus pour qu'elle ne les trahisse pas un jour. Ce jour sera le nôtre.
—Nous attendrons, dit M. de Charny avec un sourire sinistre.
—Sachez ce qu'ils font et ce qu'ils veulent faire. Si l'un ou l'autre ou tous deux essayent de quitter l'abbaye, n'y mettez aucun obstacle; mais surveillez leur départ. Trop de précaution les épouvanterait et donnerait à Mme de Châteaufort et à M. de Luxembourg le temps d'agir pour eux. Il faut qu'ils soient imprudents. Vous me comprenez?