Geneviève embrassa Suzanne et Claudine, et salua Belle-Rose d'un pâle et doux sourire. Belle-Rose était sans force et sans voix pour répondre. Les plus dévorantes ambitions l'avaient agité depuis quelques heures; mille souvenirs l'assaillaient à présent.
Il n'y avait pas dans le coeur de Suzanne de place pour la haine. Si un instant la jalousie se réveilla à la vue de Geneviève, elle chassa bien vite ce sentiment indigne de toutes deux et rendit à l'abbesse son baiser de soeur. Les religieuses se retirèrent dans leurs cellules, et Geneviève elle-même voulut conduire les hôtes que lui envoyait la Providence aux appartements qu'elle leur destinait. Belle-Rose, Cornélius, la Déroute et Grippard furent établis dans un corps de logis dépendant des jardins de l'abbaye; Suzanne et Claudine restèrent chez l'abbesse.
—Permettez-moi de vous servir de mère, leur dit-elle; depuis que vous avez franchi le seuil de cette maison, n'êtes-vous pas mes filles?
Le lendemain, vers midi, Mme de Châteaufort fit appeler Belle-Rose. Elle le reçut dans un oratoire dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur un paysage tel que Paul Potter les aimait. Au loin, une rivière—l'Oise—baignait de ses eaux paresseuses de grandes prairies toutes semées de peupliers; à l'horizon vaporeux les clochers d'Auvers et d'Hérouville, quelques chaumières çà et là sous des bouquets d'arbres, des saules trapus le long des ruisseaux, et dans les herbes un troupeau ruminant de vaches et de boeufs. Le soleil teignait ces doux paysages d'une lumière dorée qui semblait tamisée par la brume. Les merles sifflaient parmi les haies, et l'on entendait tinter la sonnette des boeufs errant dans les prés. Une sorte de luxe monastique brillait dans l'oratoire: l'abbesse n'avait pu s'empêcher de rester grande dame. Le christ d'ivoire était le plus beau modèle de Jean Goujon; les tableaux attachés aux pans de chêne noir appartenaient aux meilleurs peintres italiens, une Nativité du Corrège, une sainte Claire d'André del Sarte, une Vierge à l'enfant du Guide; le bénitier et l'ange étaient de Germain Pilon; les ciseaux les plus délicats avaient ciselé le prie-Dieu et les lambris. Dans cet oratoire, la religion se faisait attrayante et douce; Dieu et l'art, qui est fait à son image, y prenaient le pécheur par la main. Geneviève ne put se défendre d'un grand trouble à la vue de Belle-Rose. On vit une larme poindre entre ses cils.
—Je me croyais bien forte, lui dit-elle, et voilà que votre seule présence a remué toutes les cendres de mon coeur. C'est une épreuve sans doute que Dieu a voulu me ménager; il m'a secourue, il me secourra.
Le coeur de Belle-Rose lui sautait dans la poitrine; il détourna les yeux et regarda par la fenêtre les champs et l'horizon pour ne pas laisser voir à Geneviève son émotion.
—Et d'ailleurs, Jacques, pourquoi ne pleurais-je pas devant vous? reprit-elle; il y a des heures où les larmes sont agréables à Dieu; il me semble que la souffrance est plus féconde que la prière, et j'ai tant souffert que je commence à croire que je suis pardonnée.
Vaincu par ces paroles, Belle-Rose prit la main de Geneviève et la porta contre son coeur; ses yeux étaient tout remplis de larmes, et il ne se cacha plus pour lui laisser voir qu'il pleurait.
—Vous aussi! dit-elle; ainsi je vous suis chère encore! Me parlerez-vous comme un frère parle à sa soeur? Tenez, Jacques! j'ai consacré toute ma vie et toute mon âme à Dieu, et cependant il ne se passe pas de jour que je ne l'invoque pour vous. Quand votre nom vient sur mes lèvres, je l'accueille comme un nom béni, et il ne me semble pas que je fasse mal en le mêlant à mes prières.
Jacques contemplait Mme de Châteaufort en silence; elle ne lui était jamais apparue sous cet aspect, où la tendresse se confondait avec la piété, et en même temps que son âme palpitait à la voix de Geneviève, il éprouvait pour elle un respect plus profond.