—Je vois bien, mon compère, que vous parlez sérieusement, et, quoique je n'eusse jamais pensé à devenir comtesse, il faut que je vous réponde. J'ai pour vous une bonne amitié, bien sincère et bien vraie: j'ai appris à vous aimer depuis que vous êtes revenu au pays; mais si vous demandez quelque chose de plus, je suis votre servante et vous tire ma révérence.
—Le reste viendra avec le temps.
—Je le désire, et ferai de mon mieux pour que cela vienne. Je ne vous promets pas de ne jamais plus penser à Roger, comme cela m'arrive toutes les fois que le vent souffle. La mer est si terrible!... Cela dit, ma confession est faite. Mon père me presse de faire un choix. Deux ou trois jeunes gens du pays m'ont demandée, un fermier de Varaville, qui a quelque bien, et le premier clerc du notaire de Touques. L'un ne me convient pas plus que l'autre. Vous, c'est différent, je vous connais. Donc allez voir mon père, et, s'il dit oui, vous n'aurez plus qu'à me mener à l'église.»
Le soir même, M. de Villerglé causa avec le père Morand. M. de Villerglé avait contre lui sa noblesse, ce qui choquait les principes du vieux professeur. Il avait un titre, des parchemins, et les anciens ne connaissaient pas ces choses-là. Cependant, comme la philosophie voulait qu'on s'accommodât des imperfections humaines, le bonhomme donna son consentement. Pierre embrassa Louise sur les deux joues: «Pardieu! ma commère, il n'y a plus moyen de s'en dédire, vous voilà ma femme!» dit-il avec ravissement.
La nuit était magnifique, et il prit par le plus long pour rentrer chez lui. Il lui semblait qu'il avait vingt ans. «Bon! dit-il, j'aurai beaucoup d'enfants, et j'élèverai des bœufs.»
Pierre avait fait venir, on le sait, deux voitures de Paris. Il en mit une à la disposition de Louise. Dès le lendemain, on les vit ensemble à Dozulé, où c'était jour de foire, et, à partir de ce moment-là, ils ne cessèrent pas de se montrer partout, bras dessus bras dessous. On savait que la noce devait se faire après le carême. Une voisine qui avait connu le capitaine au long cours hocha la tête et fit la moue: «Les hirondelles sont parties.... Adieu, Roger,» dit-elle.
Ces courses, ces emplettes, ces promenades, ces arrangements intérieurs qui bouleversaient la Capucine, toute cette pastorale plaisait fort à M. de Villerglé. Il se souvenait de Paris et riait de tout son cœur. «Je voudrais bien voir la figure que je ferais si j'étais à l'Opéra, disait-il, et qu'on vînt m'apprendre que je me marie avec une petite Normande de Cabourg!»
Toute cette joie était partagée par la famille Morand; seulement Louise se montrait moins gaie qu'on n'aurait pu le supposer, faisant un mariage qui était bien au-dessus de tout ce qu'elle pouvait espérer. Quant au professeur, il ne parlait jamais de Pierre qu'en disant: «Mon gendre M. le comte!» Ce dernier mot semblait même ne pouvoir sortir de sa bouche, tant il était gros. Un soir, M. de Villerglé le surprit en train de feuilleter de gros volumes et des liasses de vieilles chartes sur lesquels il prenait des notes.
«Eh! eh! dit le professeur, les Villerglé étaient aux croisades, mais il y avait un Morand dans l'armée de Guillaume le Bâtard!».
Les bans allaient être publiés, lorsqu'un matin Pierre vit arriver Louise à la Capucine. Elle était fort pâle et tout effarée: