«Mais enfin d'où vient-il? s'écria Pierre.
—Vous savez qu'il était à la Havane, où il cherchait à s'employer. Il avait perdu à peu près tout ce qu'il avait, et n'osait plus nous écrire. Enfin il trouve à s'embarquer sur une goëlette qui allait à la Nouvelle-Orléans; la goëlette est rencontrée par un ouragan qui la jette à la côte: un navire ramène Roger à Honfleur. A peine débarqué, il apprend que je vais me marier. C'est au temps où courait ce bruit dont vous m'avez parlé: il s'agissait de vous et non d'un autre comme vous l'avez cru. Voilà mon Roger qui perd la tête; il quitte Honfleur, et vient à Dives pour me faire ses adieux. Au moment d'entrer au Buisson, le courage lui manque, et il s'en allait sans m'avoir vue, quand je l'aperçois.... Je l'ai appelé, il s'est arrêté, et j'ai couru à lui. Est-il changé, mon Dieu!»
Louise pleurait en achevant.
«Vous ne m'en voulez pas? reprit-elle; il partira demain, et je sens bien que je ne le verrai plus!
—Et s'il ne part pas?
—Ça ne m'empêchera pas d'être votre femme.»
Pierre prit la main de Louise.
«Bon, dit-il, je verrai Roger.»
M. de Villerglé ne savait pas encore ce qu'il ferait. Il sentait bien qu'il aimait Louise, mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait pas la disputer à Roger. Roger était pauvre et malheureux, il avait donc tous les avantages. Cependant Pierre comprenait bien aussi qu'il n'aurait pas le courage de la céder sans lutte. Il ramena Louise au Buisson, et s'enferma avec le père Morand.
Le père Morand n'était pas troublé par l'arrivée inattendue de Roger; il ne voyait rien là qui fût de nature à modifier ses résolutions. Il avait tendu la main cordialement au capitaine, l'avait prié de vider un verre de cidre avec lui, et c'était tout. Si Roger voulait rester pour la signature du contrat, c'était bien; s'il voulait s'en aller, on lui souhaiterait bon voyage, après quoi le curé chanterait la messe. Quant aux craintes que Pierre laissait entrevoir, un homme habitué à vivre en compagnie des Grecs et des Romains pouvait-il se laisser attendrir par les larmes? Si Louise était assez folle pour aimer encore Roger, c'était un détail, et elle épouserait M. de Villerglé.