—A la bonne heure, dit le philosophe, il faut bien qu'un père fasse quelque chose pour ses enfants.»
Pierre entendit marcher sous les fenêtres et reconnut le pas léger de Louise; quelqu'un l'accompagnait. Le cœur lui battit un peu. Il quitta le père Morand et descendit dans le jardin. «Louise, dit-il, vous pouvez prendre le bras de Roger: c'est votre mari.»
Louise devint toute blanche et sauta au cou de Roger.
«Ah! mon Dieu! est-ce bien possible?» dit-elle.
Le bonheur l'avait transfigurée. En la voyant si belle et si tendre, Pierre ne put s'empêcher de faire un retour sur lui-même et de penser à tout ce qu'il venait de perdre. Il se retourna et cacha sa tête entre ses mains.
«Ah! dit Louise en courant vers lui, que je suis égoïste!
—Non, vous êtes heureuse!» répondit Pierre.
M. de Villerglé retourna chez lui dans la soirée. La Capucine lui parut un désert. A présent que le mariage de Louise et de Roger était arrangé, qu'allait-il faire? Les choses où il avait trouvé le plus de plaisir le laissaient tristes. Ces mêmes sentiers qu'il avait parcourus avec tant de charme lui semblaient mornes; il se promenait comme une âme en peine, et la plage ne le retenait pas plus que la vallée. Louise n'était plus là pour égayer sa promenade. Sa voix et son sourire, il les avait perdus. Il se sentait redevenu tel qu'il était au moment où il avait pris si brusquement la résolution de quitter Paris. Cet état d'abattement ne cessait que lorsqu'il avait à s'occuper de Louise et de Roger, à qui il voulait constituer une petite fortune. Il leur destinait la Capucine et toutes ses dépendances. Prévenue de ses intentions, Louise eut la délicatesse d'accepter sans hésiter. «Nous vous devons trop pour vous rien refuser,» lui dit-elle. Elle était quelquefois attristée du chagrin où elle le voyait, et lui témoignait sa reconnaissance et son affection de mille manières. «Pourquoi ne resteriez-vous pas avec nous? lui dit-elle un jour; le pays vous plaît, et on vous y aimera de tout son cœur.»
Élever des bœufs, c'était bien avec Louise; mais Louise donnée à un autre, le pays ne plaisait plus tant à M. de Villerglé. «Faudra-t-il donc que je retourne à Paris et que je recommence à jouer?» se disait Pierre. Il enviait le sort de Dominique, qui battait les halliers en chantant. Les jours lui paraissaient interminables; il en portait les vingt-quatre heures comme un pauvre sa besace. Au plus fort de cet ennui, un soir qu'il était au Buisson, lisant un journal, il poussa un cri:
«Suis-je bête! s'écria-t-il.