Et les deux amis échangèrent une vigoureuse poignée de main, tandis que le chien, émoustillé par ce témoignage d'affection, sautait sur les jambes de l'un et sur les bras de l'autre, leur marquant à sa manière toute la joie qu'il éprouvait de cette réunion.

«Çà, dit Georges, Jacob a-t-il préparé la chambre du Désespoir?

—Elle est prête! répondit la voix de Jacob.

—Alors rentrons et dînons.... Tu pourras gémir ici tant que tu voudras.»


III

Une heure après cette rencontre, Georges et Valentin étaient assis en face l'un de l'autre devant une cheminée où flambait un grand feu de souches et de fagots. La pièce dans laquelle ils se trouvaient était vaste, haute et éclairée par sept fenêtres qui ouvraient sur le midi, le levant et le couchant. Les murs en étaient garnis de casiers remplis de livres presque jusqu'au plafond; un panneau était réservé aux fusils et aux divers ustensiles de chasse, tels que carnassières, sacs à plomb et poires à poudre. Dans un coin à droite, on voyait tous les engins de pêche; l'angle voisin, à gauche entre deux fenêtres, était occupé par un établi de menuisier chargé d'outils. Au milieu même de la pièce s'allongeait une table ovale couverte d'un tapis de drap vert et tout obstruée de journaux, de revues, de brochures et de dictionnaires amoncelés autour de deux mappemondes entre lesquelles on avait placé des plumes, des crayons et des encriers. Une grande lampe, suspendue au plafond et couverte d'un immense abat-jour de tôle, éclairait la table. Quelques peaux de renard dentelées de drap rouge étaient dispersées çà et là sur le parquet. Des oiseaux de proie empaillés étendaient leurs ailes au-dessus des casiers, et sur la cheminée une magnifique pendule, représentant un char d'Apollon d'un beau modèle, sonnait les heures avec majesté. Cette pendule avec son quadrige de chevaux dorés était comme un souvenir de Versailles perdu à la campagne. Quelques armes, telles que yatagans, sabres et pistolets, brillaient dans les intervalles ménagés entre les corps de bibliothèque. Ajoutez à cette réunion d'objets de toute sorte une peau de tigre couchée devant le foyer, quelques chaises de cuir disposées autour de la table, trois ou quatre grands fauteuils de tapisserie, et on aura tout le mobilier de cette pièce, qui servait à la fois de salon, de cabinet de travail, de bibliothèque et de fumoir, aux hôtes de la Maison-Blanche. Les deux jeunes gens fumaient, et Tambour dormait devant le feu, le museau entre les pattes.

«Ainsi donc elle t'a trahi?» dit Georges en poursuivant un entretien dont les premiers épanchements avaient été échangés pendant le dîner.

Valentin soupira et se mit à raconter à Georges, qui ne l'écoutait que médiocrement, une de ces histoires parisiennes dont le dénoûment ne varie jamais. Le soir où son infortune lui avait été révélée, Valentin, saisi d'indignation et de surprise, avait eu la pensée un instant de provoquer son rival. Une réflexion l'avait retenu: pouvait-il rendre à son cœur les illusions perdues? Il était monté chez la perfide, et, dans cette chambre où tant d'heures charmantes s'étaient envolées, il avait laissé sa carte avec ces trois mots: «Adieu! soyez heureuse.»

«C'est un peu vieux, répondit Georges avec un sourire; mais enfin cela vaut mieux qu'un coup d'épée.