—Eh bien? faisons une convention. Quand l'un de nous aura ses humeurs noires, il mettra une feuille d'arbre à son chapeau. La feuille mise, il sera en quarantaine. Nous économiserons ainsi les frais d'explication. Cela te va-t-il?

—Cela me va. Seulement tu aurais dû penser à la feuille plutôt.

—Les bonnes idées ne viennent pas tout de suite. Ainsi c'est convenu: la feuille arborée, c'est la cocarde du silence et de l'isolement. Si je la mets quelquefois, tu ne te fâcheras pas?

—Oh! ne te gêne pas; je la mettrai souvent. Dès demain j'en aurai une, et je vais la cueillir.»

Le lendemain matin Georges et Valentin ne purent s'empêcher de sourire en se regardant: ils avaient tous deux une feuille d'arbre attachée à leur chapeau; mais, fidèles à la foi jurée, ils se saluèrent de la main sans se parler. Georges allait rejoindre Mme Rose; Valentin allait se promener avec son désespoir.


IV

Ils vécurent ainsi quelque temps; les feuilles allaient et venaient. Valentin jurait ses grands dieux qu'il ne ferait plus à aucune femme l'honneur de l'apercevoir; mais souvent déjà il retournait à Paris et y demeurait un jour ou deux, quelquefois trois ou quatre. C'était comme de petites vacances qu'il donnait à sa douleur. Georges trouvait tout bien, pourvu qu'on lui permît de gravir la côte d'Herblay chaque matin. Quand un hasard s'opposait à ce qu'il vît Mme Rose, la journée lui semblait vide. Malgré l'humeur égale de sa voisine et la sérénité qu'on voyait en elle, on sentait qu'il y avait un chagrin dans sa vie, comme on devine à certains bouillonnements qui rident la surface des lacs que des sources invisibles s'épanchent dans leurs secrètes profondeurs; mais ce chagrin, M. de Francalin ne se l'expliquait pas, et Mme Rose n'en parlait jamais. Elle avait une manière de regarder bien en face, avec des yeux limpides et chastes, qui rendait toute question presque impossible, et ce n'était pas Georges qui aurait eu l'intrépidité de lui en adresser.

On sait que Mme Rose vivait seule avec une vieille servante dans une petite maison où jamais elle ne recevait personne, si ce n'est M. de Francalin, le curé d'Herblay et quelques notables du village qui venaient lui demander des secours pour leurs pauvres. Cette solitude profonde, avec toutes les apparences des habitudes les plus élégantes, n'était pas déjà tout à fait ordinaire. On sait en outre que le piéton lui remettait souvent des lettres qu'elle lisait avec avidité et qui la jetaient dans un grand trouble. Georges l'avait quelquefois surprise après ces lectures, et il voyait sur ses joues comme des traces de larmes. Il ne pouvait alors s'empêcher de penser à cet inconnu qui deux ou trois fois avait paru à Herblay et qu'il n'avait pas vu. Était-il pour quelque chose dans ces larmes secrètement versées? Quel titre avait-il au souvenir de Mme Rose, et quelle place tenait-il dans son intimité? Canada avait raconté à M. de Francalin que, dans les premiers temps du séjour de Mme Rose à Herblay, on avait épluché sa conduite jour par jour, heure par heure. Les plus méchantes langues n'avaient pu rien découvrir qui prêtât aux médisances. On en vint à penser que, si elle avait quelque sujet d'être malheureuse, c'était un grand crime de la part de ceux qui en étaient la cause. Quelques indices pouvaient faire croire qu'elle était de Paris, ou que du moins elle l'avait longtemps habité, puisqu'elle y allait encore de temps à autre; mais on ne pouvait tirer aucune conséquence de ces voyages, qui étaient d'ailleurs fort rares et fort courts. Mme Rose rappelait, dans sa retraite d'Herblay, ces beaux oiseaux qu'un coup de vent a jetés sur des rives lointaines et qui s'y arrêtent quelque temps. On ne sait d'où ils viennent, on ne sait où ils vont.

Au plus fort de l'hiver, après deux mois de séjour à Maisons, et quand les branches de houx avaient remplacé les feuilles jaunes ramassées chaque matin et dont se paraient les jeunes gens, Valentin laissa voir une grande négligence dans la toilette de son chapeau. Souvent même il faisait de longues absences de plus en plus renouvelées; mais quand il était à la Maison-Blanche, Georges était à peu près sûr de le trouver sur son passage aussitôt qu'il mettait le pied dehors. Un matin qu'il avait oublié de se couvrir de l'emblème protecteur, Vatentin l'aborda résolûment.