Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons.
La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de l'oeil, et, comme il me voit rire:
—Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.
Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.
Bientôt après une voiture arrive au grand trot.
—Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.
Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse. L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé!
Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices. Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si, d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.
Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec lui.
—Volontiers, répliqua-t-il.
Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout. J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de leur dire adieu.