Le sommeil en prit la totalité; j'avais un besoin de dormir dont rien ne pouvait combler l'arriéré. Il fallut me secouer au petit jour pour me faire prendre le train qui partait à six heures et devait me conduire à Bruxelles.
Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin.
—Alors, monsieur me prend à l'heure et me fait faire des courses d'évadé? me dit-il en appuyant sur le mot.
Habillé à neuf de pied en cap et laissant ma défroque dans la voiture, je me présentai chez le consul français qui me reçut avec la plus aimable courtoisie et se mit tout entier à ma disposition. J'avais eu soin de le prévenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin d'argent. La précaution le fit sourire.
—Eh! dit-il, tous les évadés n'en peuvent pas dire autant.—Et vous voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir les blancs d'une feuille de papier imprimée qu'il avait devant lui.
—Dès aujourd'hui, si je peux.
Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e régiment de zouaves et me remit mon laisser-passer.
Je le remerciai et, me hâtant de courir à la gare, je sautai dans le premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures après j'avais franchi la frontière; mais, à la première gare française où le train s'arrêta, un visage ami frappa mes regards: c'était encore un zouave du 3e régiment, un de ceux que j'avais vus à Sedan et avec qui j'avais partagé les misères de la presqu'île de Glaires! Il n'y a plus ni grade ni hiérarchie dans ces moments-là; il me tendit la main et je la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant R…. devait être un jour mon capitaine et que nous nous retrouverions sous la tente comme nous nous étions rencontrés dans un wagon.
Nous avions tant de choses à nous dire que les paroles n'y suffisaient pas; quelquefois nous interrompions nos récits par de longs regards jetés sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone placidité; qui ne connaît les lignes plates de ces interminables campagnes dont l'uniformité grasse se noie dans un horizon lointain! Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'était les campagnes du pays. Je comprenais à présent la valeur profonde et douce de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une émotion indéfinissable me pénétrait.
Mais cette émotion même devint craintive à Creil. Le train resta longtemps immobile à la gare; le bruit se répandit que la ligne était coupée et qu'il n'était plus possible d'avancer! Ce fut un quart d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la locomotive siffla, le train repartit à toute vapeur, et à deux heures du matin j'entrai à Paris. Non, il faut avoir passé par ces dures anxiétés pour savoir ce que la vue des longues rangées de maisons peut remuer le coeur. On étouffe!