A quelque distance de là, un bateau à quille en usage, à cette époque, sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient pas encore troublé le silence des forêts vierges… Un grand nombre de voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux, on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures dégagées annonçaient un marin français… il y avait longtemps qu'il avait manié le goudron pour la première fois. L'autre était un jeune homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne…

—Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule, docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.—Il est possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons…

Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire brilla dans ses yeux.

—Mes bons amis, du courage,—dit le jeune pionnier,—dans quelques jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte. L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui veuille bien nous guider dans ces solitudes… Du reste, nous sommes en nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des maraudeurs…

—Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur Wilhem,—dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français); à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques…

Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là, on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations, théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques cabanes de backwoodsmen[48].

[ [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.

—Un homme à l'étrave!—s'écria le marin français d'une voix de stentor—c'est, sans doute, quelque vieux coureur des bois[49]; allons à sa rencontre…

[ [49] Coureurs des bois: on nommait ainsi les premiers Français canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.

—Un instant, un instant,—dit un Alsacien,—nous sommes en nombre, il est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un endroit…