—Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,—répondit le vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;—je suis fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien cruelle!… mais à quoi bon se plaindre!… tout passe ici-bas!… la gloire de Daniel passera aussi!…
—Ne reverrez-vous plus le Kentucky?—demanda le capitaine Bonvouloir?
—Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon cœur autant de plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement dans ce sauvage lieu;—répondit le solitaire;—mais les délices de cette existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que j'avais fondée, et dont je m'éloignais… certainement pour toujours!—Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses cheveux blancs.—Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky; mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec mes quatre-vingts ans… J'ai choisi ce pays à cause de sa tristesse,—ajouta le chasseur après un moment de silence;—avide de repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs, pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente… Messieurs, ma cabane est désormais la vôtre…, Soyez les bien venus…
Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les conduisit à un wigwham de belle apparence, et meublé d'après toutes les prescriptions de Lycurgue.
—Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec moi,—dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.—Il ne tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.
Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son regard d'aigle et son maintien fier… Il raconta qu'ayant fait partir un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit sur la rive…
—Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,—dit Daniel Boon au capitaine Bonvouloir;—ayant quitté la France depuis bien longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les pays d'en haut[51]. Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir je vous présenterai au docteur Hiersac.
[ [51] Le Haut-Missoury.
Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent, et se découvrirent à son arrivée.
—Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;—nous sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous ce que nous pourrons vous offrir… Il y avait bien longtemps que je n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,—ajouta-t-il en serrant la main du capitaine Bonvouloir;—vous voyez en moi le dernier de ces coureurs des bois Français-Canadiens qui osèrent, les premiers, explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par la foudre… Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon cœur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!… Je me rappelle le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des instruments les plus parfaits… Ces oiseaux se disputent le prix du chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?… Aujourd'hui, descendu des hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais je ne reverrai le soleil du printemps!… Jamais ma tête, courbée comme les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe; l'herbe se sèche et la fleur tombe… Ma démarche, naguère rapide et fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente et tortueuse du limaçon!… car je suis vieux… bien vieux!…