—Comment nous tirer d'ici?…—s'écria le marin,—malheureusement nostr'homme dort![169] si nous mettions le pavillon en berne?…[170]

[ [169] Le maître d'équipage: le Natchez Whip-Poor-Will.

[ [170] Signe de détresse.

—Quelle enfilade de mots étranges!—dit Daniel Boon, que les premières paroles des deux pionniers avaient éveillé;—capitaine Bonvouloir, vous vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze guinées allouées (per annum) à un soldat pour y entretenir de la fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages, j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le petit loup de médecine est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles qu'il vient leur annoncer. La rapidité ou la lenteur de sa marche, ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les Pawnies pour nous frapper de terreur…

[ [171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres, couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte, étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.

Voy. Hérodote, liv. II. Euterpe.

(N. de l'Aut.)

—Plaît-il?… des Pawnies!—s'écria le marin—les brigands qui ont dévoré le cœur de cette jeune fille?

—Oui, capitaine,—dit Boon;—aussitôt que la guerre est résolue, la jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables, disent-ils, il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les irritations de la faim

—S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!—dit le marin—c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le moins de mal qu'il est possible… sans nuire à leurs véritables intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!… est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!… c'est digne de ce tireur d'or qui mangeait avec les mains rouges de ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des arbres…[172]