—Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma sœur Julia peut s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à l'ordinaire,—ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui attendaient avec leurs pots.—Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la débarrassa d'une partie de son lait.
—C'est possible, Albert c'est possible,—dit Percy;—votre camarade Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions partout… Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre menaçant… M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion…
Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise. Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition; elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante, Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque, l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully, archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme moi-même… voici votre évêque…
[ [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne.
L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait trois yeux. Ils ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se l'attachèrent.
Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils combattent les hommes blancs, assez souvent ils hazardent des engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était pas guéable en cet endroit!… plus bas, un pays vaste et ouvert, offrait une retraite sûre et facile… Maîtres de la vallée, et approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace, une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine. Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane, le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le défilé des Thermopyles, leur parut une position inexpugnable, et ils s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour, et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi, sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition, par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à-coup un tel concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille… le cœur palpite… chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses conjectures; on croit deviner… on se flatte que ce n'est qu'une fausse alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer, indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours, avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «l'ennemi arrive» les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi. Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre.
—Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;—dit miss Julia Percy—ils s'avancent vers le camp.
Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix stentorienne «Qui Vive!» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie.
—Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous pourrons vous offrir,—dit Frémont-Hotspur.
Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem…