—Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;—dit Frémont-Hotspur;—oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres squaws[198], sont chargées des travaux les plus pénibles… Miss Julia vient-elle réclamer nos services?…
[ [198] Femmes.
—N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,—dit la jeune fille;—je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut…
—Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à une médecine de guerre pour connaître la véritable position de l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,—dit Frémont-Hotspur à la fille d'Aaron Percy;—j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne témoigneront aucun mépris pour ces prétendues révélations du Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui aiment à se présenter de sa part;… en encourant leur mauvais vouloir, nous nous exposerions peut-être à de grands dangers…
—Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,—dit la belle Américaine;—que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc désespérer d'être invitées à y figurer…
Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée, des ténèbres épaisses couvraient la vallée.
Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion qu'il appelle sa médecine; c'est, ou quelque être invisible, ou, le plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice. Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de l'approche, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir pour une expédition militaire: elle fait partie de la danse de guerre… Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent leur manière de surprendre l'ennemi. Les scalps du Natchez Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force de leurs poumons. La danse du scalp a lieu ordinairement à la lueur des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,» dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur médecine. C'étaient de petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image, piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le cœur, et y appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres ennemis en les envoûtant, c'est-à-dire en faisant baptiser par un sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait détruire, et en les piquant au cœur avec une aiguille. Philippe, qui apprit cette manœuvre, en eut grand'peur.
L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait la cabane à mystères, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de la foudre, on doit trouver une boule de feu… Les anciens avaient des idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils produisent des vapeurs frémissantes, accompagnées d'un tourbillon de fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les tempêtes… Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu le nom de foudres, viennent des trois planètes supérieures, mais principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres. Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'évacuer la surabondance d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur que lui envoie le globe qui est le plus bas… Les Romains appelaient foudres domestiques et regardaient comme l'augure de toute la vie, celles qui éclataient lorsqu'un homme s'établissait et obtenait de la famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une colonie… Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde… Chez toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair brille[199].
[ [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des éclairs.
«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour menacer le dieu qui lance la foudre… persuadés qu'il n'y a d'autre dieu que celui qu'ils adorent[200].»