Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant de désespoir.

Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!»

Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»

Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait cinq francs par mois à l'argent de son prêt.

V

Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.

Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école.

Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que pour nous promener.

La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un Castillet d'aspect romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de prison militaire.

Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées à l'aval?