Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ d'azur infini.

Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies.

A cette pensée, le far niente nous humiliait, et dans notre ignorance des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la lueur orangée du crépuscule.

Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire enrôler dans le piquet de garde.

Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.

Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.

Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.

Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour de croisade en quelque manoir féodal.

A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.

De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je ne tarderais pas à l'être.