Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.
L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le titre injurieux de capitulard que la population ne mâchait guère aux revenants de nos premiers désastres.
En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.
Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.
Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure, puisque j'étais encore là, impuissant et découragé!
Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme: mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever du soleil.
Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce far niente relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours.
VI
Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers désastres était l'occasion d'anathèmes.
Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par évasion au risque d'être massacrés, tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la peine de faire leurs preuves.