Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.
Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.
LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE
Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter lui-même.
Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.
Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique, parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?
De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.
La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux moment, mais qu'il fut court!
Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!—Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques paroles!
Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le reverrez pas!»