Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un chant patriotique.

II

Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général—excepté pour moi.

Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.

Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie du voisinage.

Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille!

III

A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé.

Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.

M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge éclatant, ce qui nous guidait.