Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés; mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.
Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès.
Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux de ma part de prétendre faire ma partie comme simple soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention de m'engager.
II
Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une réponse évasive.
Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.
«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.
—Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.»
Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de table, au commissariat de police.
Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.