Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!
Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la casquette?»
Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de cette première réunion de notre brigade.
A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.
Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.
Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non pas hésitante.
Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.
A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!—Tambours, ouvrez le ban...!»
A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:
«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine de mort.»