Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire soigner plus tôt.

Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi et derrière moi.

A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.

Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des événements; mais il paraît que toute une division prussienne était venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.

II

Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, mais non exempt de toute épreuve.

Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.

Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.

A ce moment—je m'en souviens—un capitaine d'état-major nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents: