V'là votre fils qu'on vous ramène,
Il est en bien triste état.

Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.

Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de telles lamentations?

Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le chemin qui conduit à Mer.

Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient les blessés provenant des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus.

Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun.

Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous l'amena.

C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.

Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler.

Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux pays?»