Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères.
La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant une heure sans se dérider?
Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.
Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de saucisson, murmura:
Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.
Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs l'émouvoir:
«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!»
Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine.
Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments peu sympathiques.
Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.