Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte fortifiante.

Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra plus.

Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.

IV

La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité.

Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits d'origine et d'éducation bien diverses.

Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le maniement du chassepot.

Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à éblouir tout le monde.

Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les galons auxquels il aspirait.

Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.