Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue le havresac, toute sa garde-robe—linge, chaussures, brosses,—et y réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été accordé.

Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble tristesse,—à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement échoir à l'autre héros du Mexique?

Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!

Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une riposte heureuse.

Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère, je vais partir.»

Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.

Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»

Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.

Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau et la contemplai longuement.

Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes paroles?—Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?