Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!
Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la caserne.
Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller s'étendre sur la brique nue.
Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide et lustré.
L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en chaussant l'inexpressible; homme, je me croyais presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient sacrifiés héroïquement.
Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse nourrice—pardonnez à un troupier cette comparaison—et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro blanc.
Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention générale, presque des égards universels. Loin de là, personne ne me regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.
Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement, témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin d'eux.
Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la Haute-Garonne.
Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan.