AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.

La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte atteignait les survivants inactifs.

Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.

Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: le 1er septembre 1870.

III

Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments généreux du pays.

Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang serait appelé.

Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue sérieuse.

Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et l'appel commença:

«Présent.... Présent.... Présent....»