«La première fois que M. le dauphin monta à cheval, étant sorti du parc de Versailles, il demanda ce que c'étoit que des chaumines qui se présentoient à ses yeux; on lui répondit que c'étoient des maisons de païsans, et comme il témoignoit avoir peine à le croire, M. de Montausier le fit descendre de cheval, et l'ayant fait entrer dans la première cabane qui se rencontra: «Voyez, dit-il, monseigneur, c'est sous ce chaume et dans cette misérable retraite que logent le père, la mère et les enfans, qui travaillent sans cesse pour payer l'or dont vos palais sont ornez, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais de votre table.»

«La piété étant la première règle de conduite du gouverneur, il vouloit aussi qu'elle fût la base de toutes les vertus qu'il inspiroit au dauphin, et il eut toujours le courage de lui en faire pratiquer les devoirs avec toute l'exactitude que pouvoit comporter son âge et son tempérament. Les médecins du prince, plus attachez aux maximes de leur art qu'aux loix de la religion et de l'Église, décidèrent qu'il devoit être dispensé du carême pendant sa jeunesse; mais le gouverneur s'opposa à l'ordonnance, et dit que le dauphin étoit d'un âge assez avancé et d'une santé assez forte pour observer l'abstinence prescrite. En vain, pour le gagner, on allégua la qualité d'héritier présomptif de la couronne; le duc, inébranlable sur son principe, répliqua que les enfants des rois et les rois eux-mêmes étoient assujettis aux loix de l'Église, et qu'ils devoient y être encore plus soumis que les autres par l'obligation que leur impose leur rang, de donner l'exemple aux peuples. Pour terminer le différend, on proposa de s'en rapporter au jugement d'un prélat. Je le veux bien, répondit le gouverneur, mais s'il décide contre moi, on ne trouvera pas mauvais que je m'en tienne à la parole de Jésus-Christ qui dit que si un aveugle mène un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le précipice. On crut l'ébranler en lui remontrant que si le prince tomboit malade on ne manqueroit pas de s'en prendre à lui; mais il représenta à son tour qu'on auroit tort de le faire responsable des accidents qu'il ne lui étoit pas possible de prévoir, et qu'une crainte fondée sur un avenir incertain, ne l'engageroit jamais à parler contre la justice et contre sa conscience; il fallut plier enfin et abandonner l'affaire à la discrétion du zélé gouverneur, et l'on n'eut pas sujet de s'en repentir. Le dauphin, sous sa conduite, fut élevé sans délicatesse; il alloit souvent à la chasse, sans avoir trop égard ni au froid ni au chaud; il étoit occupé les journées presqu'entières à des exercices qui se succédoient les uns aux autres; ses repas étoient sobres, les divertissemens ordinaires étoient courts, et ne tardoient pas à être remplacez par le travail; il observoit toutes les abstinences de l'Église, et tout cela ne servit qu'à confirmer sa santé, et à le rendre plus robuste à quinze ans qu'on ne l'est communément à vingt-cinq. Il ne tomba que deux fois malade pendant tout le temps qu'il fut entre les mains de M. de Montausier, et le duc lui-même, que le zèle pour le bien de son disciple avoit rendu plus éclairé que personne sur le tempérament du dauphin, contribua aussi plus que les médecins de profession au prompt rétablissement d'une santé si précieuse. Quelques gens trompez ou mal intentionnez voulurent profiter de ces petites maladies pour décrier le gouverneur dans l'esprit du roy; la reine prévenuë par la tendresse maternelle, se laissa aisément persuader, et prêta l'oreille aux discours de ceux qui pour la flatter attribuoient les incommoditez du jeune prince, tantôt à une étude outrée, tantôt à des exercices trop violents, toujours à la sévérité excessive dont ils prétendoient que le duc de Montausier usoit envers son élève. Le roy étoit père, mais l'amour paternel ne l'aveugla jamais; il méprisa ces plaintes frivoles, et pour en arrêter le cours il dit une parole bien digne de sa grandeur d'âme et de sa piété: Je n'ai qu'un fils, mais j'aimerois mieux qu'il mourût, que s'il n'étoit pas honnête homme, et qu'il devînt par là nuisible à ses peuples[ [124]

Montausier ne faisait pourtant rien pour se concilier la faveur d'un monarque habitué à la flatterie, et l'anecdote suivante, que rapporte Mme de Sévigné, atteste qu'après douze ans de résidence à la cour le duc n'avait rien perdu de sa roideur de caractère: «Dès que le vieux Bourdeille fut mort, M. de Montausier écrivit au roi pour lui demander la charge de sénéchal du Poitou pour M. de Laurière son beau-frère. Le roi la lui accorda. Un peu après le jeune Matha la demanda, et dit au roi qu'il y avoit très-long-temps que cette charge étoit dans leur maison. Le roi écrivit à M. de Montausier, et le pria de la lui rendre, en l'assurant qu'il donneroit autre chose à M. de Laurière. M. de Montausier répondit que pour lui il seroit ravi de le pouvoir faire; mais que son beau-frère en ayant reçu les compliments dans la province, il étoit impossible, et que Sa Majesté pouvoit faire d'autres biens au petit Matha. Le roi en parut piqué, et, se mordant les lèvres: Hé bien! dit-il, je lui laisse la charge pour trois ans; mais je la donne ensuite pour toujours au petit Matha. Ce contre-temps a été fâcheux pour M. de Montausier.» Ceci se passait dans le courant de mai; à la fin du même mois, le roi partant pour la guerre de Hollande, Montausier alla en Normandie pour garantir cette province d'une attaque, sinon probable, du moins possible, des forces maritimes hollandaises qui sous Ruyter et malgré le développement de notre flotte étaient encore en état de tenir la mer. Il inspecta soigneusement les côtes et fit exécuter des travaux de défense, qui ne furent pas même insultés; les armements formidables de Louis XIV ayant déjoué toute tentative de diversion de la part de l'ennemi, qui pendant cette campagne et celle de 1673, se vit obligé de consacrer toutes ses ressources à la défense de sa frontière maritime attaquée par les forces combinées de France et d'Angleterre.

Au retour du roi, qui, secondé par Vauban, avait tenu à diriger lui-même les opérations de la seconde campagne de Hollande, les ennemis de Montausier recommencèrent leurs intrigues pour ébranler l'immense crédit dont jouissait le duc, et pour en arriver à leurs fins ils saisirent avec empressement le prétexte qu'il leur offrit, en présentant au dauphin la première partie d'un recueil de sa composition, qui sous forme de maximes morales et politiques, contenait comme un résumé des instructions que le prince avait reçues jusque-là de la bouche de son gouverneur. Ce livre irréprochable dans le fond, portait partout l'empreinte de cette sincérité intrépide, qui après avoir fait la fortune de l'auteur fut souvent sur le point de la compromettre: «Cette instruction est divisée en trois parties. La première traite des devoirs d'un prince à l'égard de Dieu, la seconde comprend ses obligations à l'égard de ses sujets, et la troisième prescrit les règles de sa conduite à l'égard des princes et des États voisins. Les réflexions qui font tout le corps de l'ouvrage sont simples, courtes et naturelles; un grand sens, un fonds de raison admirable, une longue expérience dont on voit qu'elles sont le fruit, un désir sincère d'être utile aux peuples en instruisant celui qui doit les gouverner, en font tout l'éloge et tout le prix. Sans faire le prédicateur ou le prophète, le duc ne touche ce qui regarde la religion et la conscience que par rapport à la politique: «Un prince qui a des chrétiens pour sujets, doit, dit-il, par cette seule raison vivre chrétiennement. Quand la piété ne devroit pas par elle-même tenir le premier rang, il ne seroit pas moins obligé par intérêt d'en faire profession; tant il est impossible de gouverner sagement et heureusement sans elle.» De ce principe une fois établi, suivent naturellement tous les devoirs d'un souverain à l'égard de Dieu. «Ce Maître suprême exige les hommages et la soumission des rois de la terre, comme ils ont droit eux-mêmes d'exiger des peuples l'obéissance et le respect. Comment un prince trouve-t-il mauvais qu'on ose violer ses ordres, tandis qu'il ose lui-même violer les loix de son Dieu? Qu'il sçache que s'il est au-dessus des loix par l'élévation de son rang, il doit y être soumis par piété et par raison; que les loix divines assujettissent également le berger dans sa cabane, et le monarque sur le trône; que quant aux loix humaines, si elles sont mauvaises, il ne doit pas forcer ses sujets à les observer, et que si elles sont bonnes, il doit s'y conformer le premier; qu'il doit employer l'autorité qu'il a sur elles à les corriger et à les redresser, mais non pas à les enfreindre. Qu'il n'oublie jamais que son indépendance ne l'exempte pas de rendre compte un jour de son administration au Roy des rois, et que ce compte sera d'autant plus rigoureux, que pendant sa vie il n'aura rendu compte à personne. Quelqu'absolu que soit le pouvoir des souverains, ils sont pourtant forcés de subir le jugement de deux tribunaux incorruptibles qui ne leur passeront rien, celui de Dieu, et celui de la renommée. Dieu punira leurs mauvaises actions avec la dernière rigueur dans l'autre monde, et la renommée qui en publiera la honte dans celui-ci, imprimera sur leur mémoire une tache que la suite des siècles ne pourra jamais effacer. Pour éviter ce malheur, les rois doivent étudier leur religion, s'instruire de ce qui est proposé à leur foy, acquérir quelqu'intelligence des divines écritures et une connoissance raisonnable de l'histoire ecclésiastique: par là, ils seront en état de juger de la capacité de ceux qu'ils consultent; ils sçauront consulter comme il faut, et discerner les jugements et les juges. Il doivent se persuader que ce n'est point le sceptre et la couronne, mais la vigilance, l'activité, la justice, l'amour des peuples qui font les rois; que comme Dieu a produit les campagnes, les arbres, et les plantes pour fournir aux hommes par leur fertilité, de quoi subvenir à leurs différens besoins, il a de même établi les rois pour le bien des peuples, pour maintenir la vigueur des loix, châtier les méchans, récompenser les bons, protéger les innocens et soulager les malheureux; que semblables à l'astre du jour qui ne refuse à personne sa chaleur et sa lumière bienfaisante, ils doivent aussi répandre partout leurs grâces et leurs bienfaits, plus sensibles au nom aimable de pères du peuple et de bien-aimé, qu'aux titres pompeux d'invincible et de conquérant. Images vivantes de la Divinité sur la terre, c'est par une application constante à procurer le repos, la tranquilité, l'abondance et la régularité des mœurs dans leurs États, que les princes peuvent approcher de leur adorable modèle. Un roy est mis sur le trône de la main de Dieu, pour être le premier chef de la justice, le premier directeur des finances, le premier général des armées, le gouverneur de toutes les provinces, le tuteur de tous les pupilles, le protecteur de toutes les veuves, le père de toutes les familles, le défenseur de tous les opprimez, le refuge de tous les misérables, le vengeur de tous les crimes. Sous le fardeau de tant d'affaires dont il est incontestablement responsable, pourroit-il, sans offenser le Seigneur dont il est le ministre, se laisser endormir dans le sein de la mollesse et d'une honteuse oisiveté?»

Après ces réflexions, M. de Montausier examine en quoi précisément doit consister la piété d'un prince sur le trône: «Ce n'est point, dit-il excellemment, par une scrupuleuse observance de certaines pratiques de dévotion usitées dans les cloîtres, qu'un roy doit montrer sa religion et sa foy. Assister chaque jour avec respect à la célébration des divins mystères, se jetter de tems en tems aux pieds du Roy des rois, et implorer son secours par des prières courtes, mais ferventes; maintenir l'honneur des autels, contribuer par ses libéralitez à la décoration des temples, et à faire subsister honorablement les ministres du Dieu vivant; ne donner les bénéfices ecclésiastiques qu'à des sujets d'une vertu et d'une capacité éprouvée; avoir soin que ceux qu'il en aura pourvûs s'acquittent exactement des devoirs qui y sont attachez, et qu'ils ne deshonorent pas leur ministère par une vie scandaleuse ou par un usage prophane du patrimoine des pauvres; respecter cependant leur caractère, et par son exemple inspirer aux peuples la vénération qui leur est dûë; se servir de tout son pouvoir pour réprimer les novateurs en matière de religion; les regarder comme des ennemis dangereux qui, animez par l'esprit de cabale, sont toujours prêts à secoüer aussi-bien le joug de l'autorité royale, que celui des pasteurs du troupeau de Jésus-Christ; se souvenir pourtant que ce n'est point par le glaive, mais par la persuasion, et si cette voye ne réüssit point, par la privation de toutes charges[ [125], distinctions, graces et prérogatives, qu'il doit ramener à la vérité ceux qui l'on abandonnée, et punir ceux qui demeurent opiniâtrément attachez à l'erreur; vaincre ses passions; se défendre contre les amorces de la volupté, et, pour exciter son courage dans ce genre de combat, se remettre sans cesse devant les yeux le funeste exemple d'un David, d'un Salomon et de tant d'autres princes, qui distinguez par une sagesse et une valeur extraordinaire, sont tombez, faute de constance, dans les plus honteux excès; se déclarer hautement contre les impies et les libertins; faire une guerre ouverte aux hypocrites et aux flatteurs; bannir de la cour la corruption et les scandales; servir Dieu dans la sincérité de son cœur, et ne rien omettre pour le faire servir de même par tous ses sujets; voilà ce qui fait un roy vrayement chrétien, et c'est ainsi qu'un saint Louis, sans rien perdre de sa grandeur et de son courage héroïque, a sçu se rendre sur le trône aussi respectable par sa piété, que terrible par ses armes.»

«Telle est l'idée des maximes contenuës dans le recüeil dont nous venons de parler; ce n'est que la première partie du dessein que le duc de Montausier s'étoit proposé d'exécuter pour l'instruction de son auguste élève; mais le temps et sa santé ne lui permirent pas de mettre la main aux deux dernières parties d'un ouvrage dont il ne s'est trouvé dans ses papiers que des lambeaux détachez et mal assortis[ [126]

Comme tous les ouvrages écrits au milieu d'une cour envieuse[ [127], le livre de Montausier pouvait prêter matière à de fâcheuses interprétations, et il fournit un prétexte spécieux à de nouvelles cabales qui faillirent ruiner le duc dans l'esprit du roi, ainsi qu'on le verra dans le livre suivant.

LIVRE VI.
1674-1690.

Montausier accusé présente au roi son apologie.—Conduite du duc à l'égard de Mme de Montespan.—Mort de Conrart.—Mlles de Grignan.—Travaux pour l'éducation du dauphin.—Mariage du prince et retraite de Montausier.—Prise de Strasbourg.—Montausier rompt avec son gendre.—Le prince de Condé les réconcilie.—Prise de Philisbourg.—Mariage de Mlle d'Alerac.—Seconde rupture avec le duc d'Uzès.—Mort de Montausier.