Ainsi que nous l'avons dit, le dauphin avait peu de goût pour ceux que le roi avait chargés de son éducation; mais son antipathie contre Montausier était d'autant plus forte[ [128], que c'était en vertu des ordres du duc seul que les châtiments manuels lui étaient infligés. Il est donc peu probable qu'il ait été fort reconnaissant de l'hommage que lui faisait son gouverneur d'une collection de maximes morales; mais quelles qu'aient pu être ses impressions particulières, celles des jeunes gens qui composaient son entourage étaient résolûment hostiles au livre et à l'auteur. Ces courtisans précoces n'oubliaient rien pour inspirer au dauphin le mépris qu'ils affectaient eux-mêmes pour ce petit ouvrage. «C'étoit se moquer, selon eux, que de prétendre former un roy sur ces règles et sur ces principes; ils disoient que les princes ne se doivent pas conduire de la sorte, que s'ils étoient si fidelles observateurs du droit et de la justice, et si rigoureux à punir la licence et le vice, ils seroient plus propres à conduire un monastère qu'à gouverner un royaume; et qu'enfin on ne pouvoit bien réussir dans le gouvernement des peuples, lorsqu'on s'attachoit trop aux maximes de la religion. Ils ajoûtaient encore que le gouverneur donnoit trop à son zèle, en voulant porter son élève à une perfection où nul homme ne peut atteindre, et en prétendant réunir en sa personne des qualitez que l'on a jamais veues ensemble; qu'il proposoit au jeune prince les chimères d'un esprit malade pour règles de sagesse; qu'il tomboit visiblement dans cet excès de la justice que l'Écriture condamne; et que s'il étoit louable d'écouter ses instructions, il étoit impossible de les suivre[ [129].» Le duc avait prévu ces attaques, et dans la préface de son livre, le dauphin eût pu trouver des armes pour les repousser, si elles lui eussent été désagréables. Dans ce discours préliminaire, Montausier «insiste particulièrement à prémunir le prince contre les suggestions pernicieuses du libertinage et de la flatterie; il lui fait une vive peinture de ces lâches adulateurs, de ces politiques impies ou de ces ministres intéressés qui, pour faire leur cour, et pour couvrir leurs vexations et leurs désordres, mettent en mouvement tous les ressorts imaginables pour fasciner les yeux du prince, et écarter de lui jusqu'à l'ombre de la vérité. «Je prévois, dit le zélé gouverneur à son auguste élève, je prévois que ce recueil, que je vous présente, m'attirera la haine d'un nombre infini de gens, parce qu'il choque les intérêts et les desseins de ceux qui n'ont ni la crainte de Dieu, ni le bien public, ni le service du roy devant les yeux, mais seulement leur ambition, leur crédit, leur intérêt. Tous les ennemis de l'ordre et de la solide piété se déclareront contre moi, parce qu'ils trouveront leur condamnation dans ces maximes; ils s'efforceront de décrier les préceptes que je vous donne; ils en feront des railleries; ils les traiteront de ridicules, de chimériques et d'impossibles; mais j'aurai pour moi toutes les personnes qui font profession d'honneur et de vertu, qui seront charmées de voir inspirer aux souverains des sentimens capables de les faire régner avec gloire, et de procurer la félicité publique. Vous-même, Monseigneur, par votre sage conduite, vous ferez le principal éloge de ces instructions, et vous justifierez leur auteur. Tout vous invite à les pratiquer: votre naissance vous y porte; les heureuses semences de vertu que la main de Dieu a répandues dans votre âme vous y préparent dès votre enfance; le roy vous y excite par les grands exemples qu'il vous donne de toutes les vertus royales, par la peine qu'il prend de vous dresser lui-même des mémoires et des instructions pour vous faire marcher un jour sur ses traces glorieuses, et par ses exhortations touchantes et solides, qu'il veut bien vous faire de tems en tems. Il n'est pas jusqu'à sa devise, qui ne nous apprenne les devoirs d'un grand roy; il a choisi le soleil pour lui servir de corps, parce que cet astre est le modèle de la conduite de tous les souverains. Ils doivent, comme lui, estre actifs, vigilans, infatigables, libéraux et bienfaisans; comme lui produire partout l'abondance, distribuer les richesses, faire naître les fruits, disperser la lumière, apporter la sérénité, dissiper les nuages, appaiser les tempêtes, et répandre partout leurs clartés et leurs influences favorables[ [130].»
Les précautions que le duc avait prises pour mettre le dauphin à l'épreuve de la séduction, au lieu d'arrêter les séducteurs, ne servirent qu'à les aigrir davantage contre un homme qui savait si bien les démasquer et les faire connaître; ils n'avaient pas seulement à décrier la vertu pour justifier leurs vices, mais ils avaient encore à se venger d'un ennemi redoutable, qui s'efforçait de les perdre sans ressource dans l'esprit de son élève. Animés de cet intérêt personnel, ils couvrirent leur vengeance sous le voile spécieux du zèle et de l'attachement pour le bien solide du prince; ils renouvelèrent les anciennes plaintes, et crièrent plus haut que jamais: que le gouverneur était un homme dur et un maître impitoyable, qui, sans égard pour la dignité et la délicatesse du dauphin, l'élevait comme un enfant destiné à gagner son pain à la sueur de son front: qu'il l'accablait sous le poids du travail; qu'il lui refusait la plupart des divertissements convenables à son âge et à son rang; qu'il semblait prendre à tâche d'en faire un pédant hérissé de grec et de latin, et que si l'on n'y prenait garde, il rendrait l'héritier présomptif de la couronne bien plus propre à régenter une classe qu'à gouverner un grand royaume. Ces discours furent écoutés et applaudis par tout ce qu'il y avait de gens intéressés à flatter le jeune prince, dont on briguait déjà la faveur. Une troupe de jeunes gens de la première distinction, formait la cour ordinaire du dauphin; et comme le duc le quittait encore moins aux heures qu'il passait à se divertir avec les jeunes courtisans qu'aux heures consacrées à l'étude, il eut plus d'une fois occasion de mettre un frein à la licence de ces flatteurs en herbe qui cherchaient à se rendre agréables par toutes sortes de moyens. Quoique le gouverneur eût pour eux tous les égards qui étaient dus à leur naissance, et qu'il leur ménageât auprès du dauphin toute la considération qu'ils méritaient à ce titre, il ne laissa pas de faire d'innombrables mécontents par la franchise un peu rude avec laquelle il les reprenait, lorsqu'en dépit de la retenue qu'ils s'imposaient en sa présence, il lui arrivait de les trouver en défaut. De ces jeunes gens les uns étaient encore à l'âge où l'on est impatient de toute direction, et haïssaient le gouverneur précisément parce qu'il était gouverneur; les autres plus âgés et de mœurs moins innocentes, craignaient que le châtiment ne suivît de près les menaces d'un homme dont ils connaissaient l'incorruptible fermeté, et qu'ils ne reçussent enfin l'affront de se voir bannis de la cour. Les parents, bien loin d'être charmés de la discipline exacte que l'on prétendait imposer à leurs enfants, se firent les défenseurs d'une folle jeunesse, et se plaignirent avec hauteur de ce qu'on semblait vouloir les éloigner du prince, et établir la fortune des uns sur la ruine des autres; que ces distinctions étaient odieuses, et qu'il n'appartenait point au duc de Montausier de les établir. Des courtisans corrompus et des femmes coquettes, qui n'aspiraient qu'au moment de donner au dauphin le goût de la volupté, ne pouvaient sans murmurer se voir fermer tout accès auprès de sa personne, et joignirent leurs plaintes à celles des autres. La puissance de la cabale augmentait chaque jour, sans que Montausier consentît à se relâcher en rien d'une sévérité peut-être excessive; les choses en étaient à ce point que le gouverneur, abandonné de tout le monde, allait ne plus pouvoir compter que sur la volonté du roi, et ce dernier appui faillit même lui manquer par suite de l'entrée en scène d'un nouvel et redoutable adversaire, qui n'était autre que la reine. Blessée depuis longtemps de la façon trop rude dont son fils était élevé, elle recueillait avidement les rapports fâcheux qui lui arrivaient de toutes parts sur la brutalité du gouverneur; alarmée par ces récits exagérés, elle en vint à trembler pour la santé du dauphin, et parvint un instant à ébranler la volonté de Louis XIV, qui, peu soucieux d'ailleurs du bonheur de cette princesse, que par ses nombreuses infidélités il avait réduite au désespoir, n'osait pas du moins lui résister en face dans une question qui ne le touchait pas personnellement. Sans adopter un parti décisif, il montra cependant au gouverneur plus de froideur qu'à l'ordinaire, et Montausier sentant alors le besoin de se disculper sans toutefois rien sacrifier de ses principes, composa une apologie qu'il présenta au roi, prêt à se retirer s'il refusait d'agréer sa justification. Dans ce document, il avait pris à tâche de réfuter par ordre toutes les calomnies auxquelles il était en butte depuis des années. Cette défense était à la fois habile et vigoureuse: tandis qu'il arrachait à ses détracteurs le voile hypocrite sous lequel ils abritaient leurs prétentions intéressées, il faisait adroitement sentir au monarque les défauts et le peu d'aptitude de son héritier, et la nécessité d'intervenir lui-même pour appuyer de son autorité royale le crédit menacé du gouverneur. Louis XIV lut le mémoire à loisir et s'en montra satisfait; la reine même se rassura, et l'envie se vit réduite encore une fois au silence. Montausier, qui avait déployé tant de fermeté dans cette conjoncture, ne montra pas moins d'indépendance à quelque temps de là dans une question non moins grave. Le jeudi saint de l'année 1675, Mme de Montespan se présenta à un prêtre de la paroisse de Versailles[ [131]. Ce prêtre lui refusa l'absolution, et l'on devine facilement les motifs d'un pareil refus. Elle s'en plaignit au roi, qui fit venir M. Thibaut, curé de la paroisse. Le curé déclara que le prêtre n'avait fait que son devoir. Mme de Maintenon, alors à Versailles, vivant dans la société habituelle de Mme de Montespan, et très à portée d'être instruite de tous les détails d'un événement auquel ses principes de religion et de vertu lui faisaient prendre un si grand intérêt, écrivait à la comtesse de Saint-Géran, «que le roi ne vouloit condamner ni le prêtre ni le curé sans savoir ce que le duc de Montausier, dont il respecte la probité, et M. de Condom, dont il estime la doctrine, en pensoient.» Bossuet ne balança pas à répondre comme le curé, «que le prêtre n'avoit fait que son devoir.»
«M. de Montausier, ajoute Mme de Maintenon, a parlé plus fortement. M. de Condom reprit la parole et parla avec tant de force; il fit venir si à propos la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut que dire la vérité, se leva fort ému, et dit à M. de Montausier, en lui serrant la main: Je ne la verrai plus.»
On sait où aboutit ce bon propos illusoire de Louis XIV, qui bientôt fut suivi du retour de la favorite et d'une réconciliation scellée par la naissance de Mlle de Blois, et par celle du comte de Toulouse. La noble conduite de Montausier ne resta pourtant pas sans récompense, car elle lui valut l'estime de Mme de Maintenon, qui n'oublia jamais le service que le duc s'était efforcé de rendre à la morale[ [132].
Cependant le vide se faisait de plus eu plus autour de Montausier vieillissant. Déjà en 1672 il avait perdu Godeau, l'aimable évêque de Vence[ [133], et Chapelain en 1674; le 23 septembre 1675, la mort de Conrart lui causa un chagrin non moins vif, car il professait pour son ancien coreligionnaire une singulière estime, comme le prouvent ces paroles qu'il adressait au calviniste Jean Rou, chargé par les héritiers du défunt de consulter le duc sur l'emploi qu'on devait faire des volumineux manuscrits recueillis dans la succession, et que certaines personnes songeaient à donner au public: «Qu'ils s'en donnent bien de garde, répondait Montausier, ce seroit tout perdre. Vous savez, et ils le savent aussi bien que vous, combien j'aimois et considérois celui dont nous parlons. La plupart de nos amis communs rendront témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui sortoit de sa plume, parce qu'en effet il y avoit en tout cela bien du prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise est allée si loin, que, quand tout ce qu'on pourroit publier de lui auroit été dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de soutenir la dignité d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'en faut tenir là; des oracles même ne paroîtroient que des rogatons. Il y a de certaines conjonctures qui sont si fatales à la réputation des plus grands hommes, qu'on les peut comparer à ces constellations bénignes qui font toute la félicité des naissances les plus heureuses; ç'a été sous une constellation de cette nature que la réputation de notre ami est née, il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur que c'est le meilleur conseil que je leur puisse donner.»
Le vieux Conrart s'éteignait à propos, alors que les persécutions contre le protestantisme se préparaient dans l'ombre. Cette mort rompit le faible lien qui rattachait encore Montausier aux souvenirs de sa jeunesse, et ses relations de plus en plus étroites avec Bossuet et Fléchier ne contribuèrent pas peu à atténuer le fâcheux effet que dut produire sur lui la grande et désastreuse mesure que prit Louis XIV pour l'anéantissement du calvinisme. Mais en 1675 on n'usait encore de la persécution que comme d'un expédient financier propre à exciter la générosité du clergé de France, et dans le cœur du roi le penchant à la volupté étouffait les symptômes du fanatisme naissant.
Vingt années de prospérité inouïe avaient contribué à aveugler la cour et à ébranler dans l'âme du monarque les notions du juste et de l'injuste; si la fortune infligeait quelques revers aux armes de la France, il semblait qu'elle voulût par là relever comme par contraste l'éclat merveilleux de triomphes si longtemps soutenus; et c'est à un échec de ce genre que se rapporte l'anecdote suivante de Mme de Sévigné: «Voici une petite histoire que vous pouvez croire comme si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,
Qui pour le pape ne diroit
Une chose qu'il ne croiroit,
lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de France, quand on vous auroit repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le roi dit de très-bonne grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier, c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous dites, car je sais quel cœur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent parfaitement leur personnage.»