On comprend maintenant comment, sans lâcheté et sans mériter toutes les injures dont nous nous plaisons à poursuivre rétrospectivement à travers l'histoire ce que nous appelons le Bas-Empire, le gouvernement romain, dans les dernières années du Ve siècle et le commencement du VIe, pouvait n'attacher qu'une médiocre attention aux courses des Barbares, Huns, Bulgares et Slaves, dans la vallée du Danube. Il fallut que Constantinople elle-même et le siége de l'empire se trouvassent en péril pour réveiller un peuple et un empereur absorbés dans les intérêts d'en haut. Les places échelonnées pour couvrir les approches de la grande cité n'arrêtaient pas toujours des détachements qui savaient se glisser dans leurs intervalles d'autant plus aisément qu'ils se composaient de cavalerie, d'une cavalerie agile, infatigable. A plusieurs reprises, on put donc voir les enfants perdus des armées barbares pénétrer dans la campagne de Constantinople, jusqu'au cœur de cette riche banlieue que les contemporains nous dépeignent comme la plus délicieuse contrée du monde. Il faut lire les écrivains du VIe siècle, et surtout Procope, pour se faire une idée de ce qu'avaient produit, sous le beau ciel de la métropole de l'Orient et autour de ses mers transparentes, les merveilles des arts et du luxe jointes à celles de la nature. Lorsqu'ils nous parlent de ces sites magnifiques qui dominent la Propontide, la mer Noire ou le Bosphore, de ces eaux vives et abondantes, de ces villas de marbre se dessinant sur des rideaux de forêts, de ces églises, de ces palais, de ces jardins en amphithéâtre, rangés sur le contour des golfes, «comme des perles dans un collier,» ils rencontrent le sentiment et quelquefois l'expression d'une vraie poésie[685]. La terre même, malgré toutes ses beautés, n'avait pas suffi au luxe de la Rome orientale, et des môles jetés à grands frais faisaient étinceler au-dessus de la mer des habitations de porphyre et d'or que la soie et le cèdre garnissaient au dedans. Un peuple de statues de bronze ou de marbre de Paros, reliques du génie des Hellènes, animait ces solitudes enchantées. C'est là que les patriciens de Byzance venaient jouir d'un repos voluptueux gagné trop souvent aux dépens des provinces, là que les Rufin, les Eutrope, les Chrysaphius étalaient ces prodigalités insolentes qui, après avoir soulevé contre eux la colère de leurs contemporains, font encore leur condamnation dans l'histoire[686]. Qu'on se figure l'effroi causé par l'apparition des bandes bulgares dans ce paradis des Romains d'Orient! On oublia pour un moment la querelle des deux natures, et pour un moment on pensa aux souffrances des malheureux Mésiens.
[Note 685: ][(retour) ] Procop., Ædific., l. I, V, VI, VIII et pass.
[Note 686: ][(retour) ] Hunc suburbanum agrum Bysantii cives, occupantque decorantque, non solum ad vitæ usus sed ad luxum etiam insolentem, deliciasque immodicas et ad omnem licentiam quam affert mortalibus opulentia. Procop., Ædific., IV, 9.
Ce fut alors qu'Anastase entreprit le grand ouvrage auquel son nom est attaché, et dont les vestiges s'aperçoivent encore aujourd'hui à treize lieues environ de Constantinople, du côté du couchant. Les Romains, dans la défense de leur territoire, employaient fréquemment les remparts ou murs fortifiés adossés à des obstacles naturels, et couvrant des cantons, quelquefois même des provinces entières. Des portes y étaient laissées de distance en distance pour les communications avec le dehors. Gardés en temps ordinaire par quelques postes seulement, ces remparts recevaient en temps de guerre l'armée défensive, qui s'y tenait à couvert comme derrière une place forte. L'empire d'Orient comptait nombre d'ouvrages de ce genre, qui se multiplièrent à mesure qu'il fallut substituer les moyens matériels à l'esprit militaire; les Thermopyles elles-mêmes en reçurent, et furent mieux défendues par une ligne crénelée que par les poitrines des derniers Spartiates[687]. Constantinople, comme on sait, était située sur un isthme que baignent au midi la Propontide, au nord la mer Noire, et que le Bosphore sépare de l'Asie. Anastase entreprit d'isoler du continent l'espèce de presqu'île qui renfermait la ville et sa banlieue, et d'en faire une île[688], suivant l'expression des auteurs du temps. Pour cela, il traça le plan d'une fortification qui la coupait d'une mer à l'autre dans une longueur de dix-huit lieues[689]. Commencé en l'année 507, cet immense travail fut exécuté rapidement: c'était un mur en pierre, garni d'un fossé sur le front, haut de vingt pieds, large d'autant, et flanqué de tours communiquant ensemble par des galeries. La muraille, à chacune de ses extrémités, était protégée par le voisinage d'une ou de plusieurs places de guerre: ainsi l'extrémité méridionale, qui plongeait dans la Propontide, se trouvait encastrée, pour ainsi dire, entre Héraclée et Sélymbrie, toutes deux puissamment fortifiées[690]. Par ce moyen, Constantinople et les campagnes voisines furent mises à l'abri, sinon d'une invasion, au moins d'une surprise et d'un coup de main. On applaudit, sous ce rapport, à la sollicitude de l'empereur, sans toutefois s'abuser sur l'étendue de la protection. Les gens sensés comprirent que dans le cas d'une grande guerre, l'armée de défense ne serait jamais assez nombreuse pour opposer une résistance égale sur un front de dix-huit lieues, et qu'un ennemi avisé pourrait toujours s'emparer d'une portion du mur, profiter des fortifications pour s'y retrancher, et tenir de là son adversaire en échec[691]. Voilà ce que purent annoncer et écrire les hommes prévoyants; mais le peuple de Constantinople se crut en parfaite sûreté; l'empereur avait fait une chose populaire, et ce fut assez pour le moment.
[Note 687: ][(retour) ] Procop., Hist. arcan., c. 27.--Ædific., IV, 2.
[Note 688: ][(retour) ] Urbem fere insulam pro peninsula efficit. Evagr., III, 38.
[Note 689: ][(retour) ] Imperator Anastasius, quadragesimo ab urbe lapide, longos muros ædificavit, quibus gemina junxit maris littora, ubi inter se bidui fere distant. Procop., Ædif., IV, 9.
[Note 690: ][(retour) ] Agath., Hist. V.--Procop. Ædific.
[Note 691: ][(retour) ] Neque enim fieri poterat, ut opus adeo spatiosum vel satis haberet firmitatis, vel diligenter custodiretur. Certe hostes, quacumque muros longos invaderent, omnes partis illius custodes opprimebant nulle negotio, cæterosque ex improviso adorti, calamitatem inferebant, quantam nemo verbis facile exponat. Procop., Ædific., IV, 9.
Huns, Bulgares et Slaves laissèrent la Mésie tranquille jusqu'en l'année 517, où leur retour est mentionné dans les chroniques byzantines. Une d'elles le signale par ces lignes étranges, tout empreintes d'une terreur mystique: «En la dixième indiction, sous le consulat d'Anastase et d'Agapit, cette chaudière qui, suivant la prédiction du prophète Jérémie, est allumée du côté de l'aquilon contre nous et nos péchés, fabriqua des traits de feu, et avec ces traits fit de profondes blessures à la plus grande partie de l'Illyrie[692]...» La Grèce fut ravagée jusqu'aux Thermopyles, et l'Illyrie jusqu'à l'Adriatique; mais l'ennemi n'approcha point de Constantinople. Les Barbares traînaient à leur suite une multitude de prisonniers dont ils demandaient la rançon. Mille livres d'or qu'Anastase envoya à Jean, préfet d'Illyrie, n'ayant pas suffi à les racheter tous, beaucoup furent emmenés au delà du Danube, beaucoup aussi furent égorgés par vengeance ou intimidation sous les murs des villes qui refusaient d'ouvrir leurs portes.