L'histoire et le roman ont altéré à qui mieux mieux les traits de cette grande figure de législateur conquérant, qui domine le VIe siècle et tend la main en arrière aux Théodose, aux Constantin, aux Septime-Sévère, aux Adrien. Le roman commença pour Justinien, au sein de la Grèce du moyen âge, par la légende de Bélisaire aveugle et mendiant, déjà répandue au XIIe siècle[697]. Quant à l'histoire, elle fut double pour lui dès son vivant: la même plume haineuse et vénale qui le louait en public se chargea de le dénigrer en secret, le glorifiant et le noircissant pour les mêmes actes, faisant de lui, ici un héros et un ange, là un monstre plus détestable que Néron ou Domitien[698], et mieux encore, un esprit de ténèbres, un démon incarné sous les traits d'un homme[699]. Entre ces deux excès de la flatterie et de la méchanceté, le jugement de la postérité est resté indécis, et par une tendance assez ordinaire à notre nature, qui préfère la satire au panégyrique, ceux-là même à qui les actions publiques de Justinien arrachent une admiration involontaire, s'empressent de la tempérer par la lecture des Mémoires secrets[700]. Nous tâcherons d'écarter ces nuages, et de montrer ce césar des jours de déclin, tel que l'ont pu voir les contemporains impartiaux. Sa personnalité remplit tellement tout son siècle, même quand il n'est plus, qu'on ne saurait l'abstraire des faits sans les laisser incomplets. D'ailleurs la vie privée des empereurs romains est un élément nécessaire à l'intelligence du monde romain. L'éducation de palais, sous les gouvernements héréditaires, jette trop souvent les princes dans un moule uniforme; en tout cas, elle tend à les séparer de leurs sujets et de leur temps. Sous un gouvernement électif, où les caractères arrivent tout trempés à la souveraine puissance, le prince est presque toujours un des types saillants de son époque, et on peut étudier en lui comme une image résumée des sujets. Quelques détails sur Justinien et sa famille justifieront cette vérité.
[Note 697: ][(retour) ] Tzetzes, Chiliad. III, v. 339, seqq.
[Note 698: ][(retour) ] Domitiani et vultum et fortunam refert. Procop., Hist. arcan., 8.
[Note 699: ][(retour) ] Ferunt Justiniani matrem narrasse, hunc non Sabbatii conjugis aut hominum cujuspiam esse sobolem; sed eo gravida anetquam esset, quamdam dæmonis speciem ad se ventitasse... Perniciosus dæmon... Procop., Hist. arcan., 12.
[Note 700: ][(retour) ] Ces Mémoires secrets ou Anecdotes de Procope sont un libelle que le secrétaire de Bélisaire s'est amusé à composer contre Bélisaire lui-même, Justinien, Theodora, en un mot contre tous les personnages au milieu desquels il vivait et auxquels il n'épargnait pas les flatteries publiques.
Vers l'an 474, et pendant le règne de l'empereur Léon, étaient arrivés de Bédériana à Constantinople trois jeunes paysans qui, un bâton à la main et un savon de poil de chèvre sur l'épaule, avec quelques pains noirs[701], venaient chercher fortune dans la ville impériale. Comme ils étaient grands et bien tournés, un recruteur les enrôla dans la milice du palais[702], où ils firent tous trois leur chemin, moitié par leur bravoure, moitié par la souplesse et l'habileté de conduite qui distinguait les montagnards de leur pays. L'un d'eux fut l'empereur Justin, qui de grade en grade était devenu commandant supérieur de ces mêmes milices palatines où il avait été simple soldat. A la mort d'Anastase, l'eunuque grand-chambellan, voulant faire pencher le choix de l'armée vers une de ses créatures, remit à Justin une grande somme d'argent pour la distribuer aux soldats: Justin la prit, la distribua, fut lui-même proclamé auguste[703], et l'on rit beaucoup du tour que le capitaine des gardes avait joué au grand-chambellan. Quand Justin eut sa fortune faite, il appela près de lui sa sœur Béglénitza, femme d'un paysan de Taurésium, nommé Istok, et leur fils Uprauda, qu'il voulut élever comme sien, car il n'avait point d'enfants[704]. Les trois campagnards déposèrent en même temps que leur costume illyrien, leurs noms, qui auraient par trop égayé la haute société de Constantinople; on leur donna des noms latins sonores, on leur fabriqua même une généalogie qui les faisait descendre d'une branche de la noble famille des Anicius, implantée autrefois en Dardanie. En vertu de ce baptême latin, Béglénitza devint Vigilantia; Istok, Sabbatius; et Uprauda prit ce nom de Justinianus qu'il a su rendre immortel.
[Note 701: ][(retour) ] Tres in Illyria nati exercendisque agris assueti adolescentes... Zimmarchus, Ditybistus et Justinus, pedibus Bysantium veniunt, rejectis post terga sagis in quibus præter secundarios panes, nihil eis quod reconderent, ex re domestica fuit. Procop., Hist. arcan., 6.
[Note 702: ][(retour) ] Numeris militaribus inscripti ab Imperatore, utpote egregia corporis forma conspicui, ad regiæ custodiam seliguntur. Id., ibid.
[Note 703: ][(retour) ] Evagr., IV, 1.--Procop., I, 9.--Chron. Pasch., p. 331.--Zon, XIV, t. II, p. 58.--Cedren., t. I, p. 363.
[Note 704: ][(retour) ] Biglenitza... Istokus... Uprauda... Theophil. Vit. Justinian.